Le confinement imposé pour endiguer l'épidémie de coronavirus devrait durer six semaines, voire plus, estiment les médecins. Dans ce contexte, avez-vous pensé à ces livres auxquels vous n'avez jamais osé vous attaquer parce qu'ils sont très longs, ou parce qu'ils ont la réputation d'être difficiles ? C'est le moment où jamais de s'y plonger, ou de s'y replonger.
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Pour ceux qui ont la chance de s'ennuyer durant cette période de confinement, on a sélectionné huit livres qui réclament d'avoir du temps devant soi. Vous pouvez retrouver ces livres en version numérique, la plupart sont libres de droits, donc trouvables en accès libre. Pour les autres, sur les sites de vos librairies.

"L'Iliade et l'Odyssée", Homère

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Ces deux textes nous racontent pour la premier la guerre de Troie, pour le second le voyage d'Ulysse, écrits en vers (27.000 en tout), et composé d'une série de chants, qui racontent chacun une histoire et mettant en scènes les hommes et les divinités grecques.

La première édition a été imprimée en 1488 pendant la Renaissance italienne et les premières traductions en français et en latin sont apparues à la fin du XVe siècle. L'Iliade et l'Odyssée sont considérés comme les textes fondateurs de la littérature occidentale.

Extrait :
"Au milieu de l'enceinte, un rejet d'olivier éployait son feuillage ; il était vigoureux et son gros fût avait l'épaisseur d'un pilier : je construisis, autour, en blocs appareillés, les murs de notre chambre ; je la couvris d'un toit et, quand je l'eus munie d'une porte aux panneaux de bois plein, sans fissure, c'est alors seulement que, de cet olivier coupant la frondaison, je donnai tous mes soins à équarrir le fût jusques à la racine, puis, l'ayant bien poli et dressé au cordeau, je le pris pour montant où cheviller le reste ; à ce premier montant, j'appuyai tout le lit dont j'achevais le cadre ; quand je l'eus incrusté d'or, d'argent et d'ivoire, j'y tendis des courroies d'un cuir rouge éclatant... Voilà notre secret !... la preuve te suffit ?... je voudrais donc savoir, femme si notre lit est toujours en sa place ou si, pour le tirer ailleurs, on a coupé le tronc de l'olivier."
"Les Mille et Une Nuits", anonyme

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Les Mille et Une Nuits est constitué de contes imbriqués, mettant en scène de nombreux personnages. L'histoire commence avec le sultan Shahryar, qui décide à la suite de l'infidélité de son épouse, qu'il a condamnée à mort, de faire exécuter chaque matin la femme qu'il aura épousée la veille. Shéhérazade, la fille du grand vizir, décide d'épouser le sultan. Le premier soir, sous prétexte de raconter une histoire à sa sœur qu'elle a réussi à introduire dans le Palais, Shéhérazadele raconte à son mari un conte, et elle s'arrête au lever du jour, promettant pour le lendemain la suite de l'histoire. La belle amadoue ainsi son époux, qui finit au bout de mille et une nuits et autant de contes merveilleux, par l'épargner. Aladin et la lampe merveilleuse, Sindbad le marin, Ali Baba et les 40 voleurs ne sont que les plus connues des dizaines de contes qui composent l'ensemble.

La genèse de ce texte reste aujourd'hui encore mystérieuse. Il aurait des origines en Inde, ou en Perse. À la fin du XIXe siècle, une étudiante américaine a découvert dans une bibliothèque du Caire un fragment de manuscrit évoquant Shéhérazade et mille nuits. Il daterait selon les analyses de 848 de notre ère. C'est la plus ancienne trace écrite des Mille et Une Nuits. La première traduction française date de 1706 et fut à l'origine de l'engouement pour l'Orient des écrivains de l'époque, comme Montesquieu et ses Lettres persanes, ou encore Voltaire, avec Zadig.

Extrait :
"Scheherazade, en cet endroit, s'apercevant qu'il était jour, et sachant que le sultan se levait de grand matin pour faire sa prière et tenir son conseil, cessa de parler.
- Bon Dieu ! ma sœur, dit alors Dinarzade, que votre conte est merveilleux !
- La suite en est encore plus surprenante, répondit Scheherazade ; et vous en tomberiez d'accord, si le sultan voulait me laisser vivre encore aujourd'hui, et me donner la permission de vous la raconter la nuit prochaine.
Schahriar, qui avait écouté Scheherazade avec plaisir, dit en lui-même :
- J'attendrai jusqu'à demain ; je la ferai toujours bien mourir quand j'aurai entendu la fin de son conte.
Ayant donc pris la résolution de ne pas faire ôter la vie à Scheherazade ce jour-là, il se leva pour faire sa prière et aller au conseil."
"Le Décaméron", Boccace

Oeuvre du florentin Boccace (1313-1375), Le Décaméron est l'histoire de dix jeunes gens réfugiés en 1348 dans la campagne près de Florence pour échapper à la peste qui sévit dans la ville. Ils décident de lancer un jeu : pendant dix jours, chacun d'entre eux racontera une histoire par jour. Le Décaméron est ainsi composé de 100 récits courts (l'ancêtre de la nouvelle) qui courent sur plus de mille pages. Ce dispositif permet à Boccace d'explorer toutes sortes de thèmes, et de varier les registres du récit, passant de la comédie au drame.

Extrait :
"La huitième journée du Décaméron finie, commence la neuvième dans laquelle, sous le commandement d'Émilia, chacun devise comme il lui plaît et de ce qui lui agrée le mieux. La lumière, dont la splendeur met en fuite les ombres de la nuit, avait déjà changé la teinte azurée du huitième ciel en une couleur bleue foncée, et les fleurettes commençaient à relever la tête par les prés, quand Émilia s'étant levée, fit appeler ses compagnes ainsi que les jeunes gens. Quand ils furent tous venus, suivant à pas lents leur reine, ils allèrent jusqu'à un bosquet peu éloigné du palais, et y étant entrés, ils virent les animaux tels que chevreuils, cerfs et autres, quasi rassurés des chasseurs depuis que la peste régnait, qui les attendaient comme s'ils n'eussent plus eu aucune crainte ou s'ils étaient devenus familiers. S'approchant tantôt de celui-ci, tantôt de celui-là, comme s'ils allaient les attraper, ils se divertirent quelque temps à les faire sauter et courir. Mais le soleil étant déjà élevé, il leur parut temps de s'en retourner. Ils étaient tous couronnés de feuilles de chêne, et les mains pleines d'herbes odoriférantes et de fleurs, et qui les eût rencontrés, n'aurait pu dire autre chose, sinon : ou bien ceux-ci ne seront pas vaincus par la mort, ou bien elle les frappera en pleine joie."
"A la recherche du temps perdu", Marcel Proust

Marcel Proust (17871-1922) écrit A la recherche du temps perdu entre 1906 et 1922. Vingt-cinq années de travail pour venir à bout de cette œuvre de plus de 5000 pages, d'abord refusée par les éditions Gallimard, puis publiée en huit volumes.

Non seulement ce roman exceptionnel a l'ampleur quantitative qui convient aux circonstances, mais cette lecture vous en apprendra beaucoup sur la profondeur infinie du monde, y compris en espace confiné. La Recherche est une invitation à plonger dans ses souvenirs, et à explorer son monde intérieur, à l'heure où l'extérieur nous est interdit, ça peut servir.

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Extrait :
"Il languit dans l'observation du présent où les sens ne peuvent la lui apporter, dans la considération d'un passé que l'intelligence lui dessèche, dans l'attente d'un avenir que la volonté construit avec des fragments du présent et du passé auxquels elle retire encore de leur réalité, ne conservant d'eux que ce qui convient à la fin utilitaire, étroitement humaine, qu'elle leur assigne. Mais qu'un bruit déjà entendu, qu'une odeur respirée jadis, le soient de nouveau, à la fois dans le présent et dans le passé, réels sans être actuels, idéaux sans être abstraits, aussitôt l'essence permanente et habituellement cachée des choses se trouve libérée et notre vrai moi qui, parfois depuis longtemps, semblait mort, mais ne l'était pas autrement, s'éveille, s'anime en recevant la céleste nourriture qui lui est apportée. Une minute affranchie de l'ordre du temps a recréé en nous pour la sentir l'homme affranchi de l'ordre du temps. Et celui-là on comprend qu'il soit confiant dans sa joie, même si le simple goût d'une madeleine ne semble pas contenir logiquement les raisons de cette joie, on comprend que le mot de "mort" n'ait pas de sens pour lui ; situé hors du temps, que pourrait-il craindre de l'avenir ?" (Marcel Proust, Le temps Retrouvé)
"Le maître et Marguerite", Mikhaïl Boulgakov

Commencé en 1928 et achevé en 1940 juste avant sa mort, ce roman complètement loufoque du russe Mikhaïl Boukgakov met en scène un écrivain maudit, le diable, qui se cache sous les traits d'un magicien, un chat géant, Ponce Pilate, et même Jésus. Le Maître et Marguerite a été publié en intégralité pour la première fois en 1967, après avoir longtemps été victime de la censure soviétique. Ce livre inclassable est à la fois un conte moral, une comédie burlesque et fantastique, mais aussi une magnifique histoire d'amour et une satire politique du totalitarisme. Il est considéré comme une œuvre essentielle de la littérature russe du XXe siècle

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Extrait :
"Écoute ce silence, dit Marguerite, tandis que le sable bruissait légèrement sous ses pieds nus, écoute, et jouis de ce que tu n'as jamais eu de ta vie - le calme." (Mikhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite)
"L'homme sans qualités", Robert Musil

Ce roman de plus de 1700 pages d'une densité vertigineuse est l'œuvre de l'écrivain autrichien Robert Musil (1880-1942). Le romancier a mis vingt ans à l'écrire, sans avoir eu le temps de l'achever. La première traduction française, de Philippe Jaccottet, a été publiée en France en 1956 aux éditions du Seuil. L'histoire démarre à Vienne à la veille de la première guerre mondiale, et met en scène le personnage d'Ulrich. Cet "homme sans qualités", jeune mathématicien de trente-deux ans, se trouve embarqué dans l'organisation de "L'Action Parallèle", qui a pour projet de faire de 1918 "l'année jubilaire de l'empereur de la Paix", une célébration du soixante-dixième anniversaire du règne de l'empereur François-Joseph.

Ulrich se retrouve ainsi à devoir assister sans grande conviction à toutes sortes de réunions qui deviennent pour l'auteur le prétexte à une grande réflexion sur l'état de la pensée à la veille de la première guerre mondiale, sur le progrès, et sur l'avenir de l'homme. Le récit romanesque est ainsi nourri de pensées et dissertations scientifiques, philosophiques, historiques, ou encore artistiques, laissant une large place à des interventions régulières du narrateur.

Extrait :
"L'air et la terre ne sont plus qu'une immense fourmilière sillonnée d'artères en étages. Les transports, de surface, aériens et souterrains, les déplacements humains par pneumatique, les files d'automobiles foncent dans l'horizontale tandis que dans la verticale des ascenseurs ultra-rapides pompent les masses humaines d'un palier de circulation à l'autre; aux points de jonction, l'on saute d'un transport dans l'autre; leur rythme qui, entre deux vitesse tonnantes, fait une pause, une syncope, un petit gouffre de vingt secondes, vous aspire et vous enlève sans que vous ayez le temps de réfléchir, et dans les intervalles de ce rythme général, on échange hâtivement quelques mots. Les questions et les réponses s'emboîtent les unes dans les autres comme les pièces d'une machine, chacun n'a devant soi que des tâches bien définies, les professions sont groupées par quartiers, on mange tout en se déplaçant, les plaisirs sont concentrés dans d'autres secteurs, et ailleurs encore se dressent les tours où l'on retrouve son épouse, sa famille, son gramophone et son âme." (Robert Musil L'Homme sans qualité)
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"Ulysse", James Joyce

Ulysse est d'abord sorti sous forme de feuilleton dans un magazine américain entre 1918 et 1920. Ce roman a d'abord été interdit de publication pour obscénité, et a fini par paraître en 1934, objet de controverses. Signé de l'écrivain irlandais James Joyce (1882-1941), Ulysse raconte la journée, celle du 16 juin 1904, de trois personnages : Stephen Dedalus, Léopold Bloom, et sa femme Molly. Dans ce roman révolutionnaire, composé de 18 épisodes en échos à L'odyssée d'Homère, Joyce utilise divers registres littéraires et développe notamment le monologue intérieur, par lequel on est embarqué dans le "flux de conscience" de ses personnages.
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Ce livre "cathédrale", est particulièrement difficile à appréhender. Jacques Aubert, éditeur de James Joyce dans la Pléiade, conseillait dans une émission de France Culture diffusée en 2017, de ne pas commencer par le début, mais par d'autres épisodes. "Et pourquoi pas, le dernier", ajoute-t-il, un brin provocateur.

Extrait :
"M. Léopold Bloom se nourrissait avec délectation des organes internes des mammifères et des oiseaux. Il aimait une épaisse soupe d'abattis, les gésiers au goût de noisette, un cœur rôti avec sa farce, des tranches de foie frites dans la chapelure, des œufs de morue rissolés. Par-dessus tout il aimait les rognons de mouton au gril qui flattaient ses papilles gustatives d'une belle saveur au léger parfum d'urine." (James Joyce, Ulysse)
"4321", Paul Auster

4321, dernier roman de l'Américain Paul Auster, est paru en 2017 aux éditions Actes Sud. Ce pavé de plus de mille pages raconte la vie d'un garçon d'origine juive né en 1947. Auster décline en quatre scénarios les possibles chemins que cette vie aurait pu emprunter. La somme dessine un portrait d'une grande profondeur, avec l'histoire des États-Unis des années 60 à nos jours en toile de fond.

Extrait :
"Le mot psyché signifie deux choses en grec, lui dit sa tante. Deux choses très différentes mais intéressantes. Papillon et âme. Mais si on prend le temps d'y réfléchir attentivement, papillon et âme ne sont pas si différents, après tout, tu ne trouves pas ? Le papillon débute dans la vie sous la forme d'un vilain vermisseau insignifiant et terre à terre, puis un jour la chenille fabrique un cocon, au bout d'un certain temps le cocon s'ouvre et il en sort un papillon, la plus belle créature du monde. Il en va de même pour l'âme, Archie. Elle se débat dans les profondeurs de l'obscurité et de l'ignorance, elle traverse dans la douleur des épreuves et des malheurs, et petit à petit elle est purifiée par ces souffrances, aguerrie par les difficultés qu'elle rencontre et un beau jour, si cette âme est digne de ce nom, elle sort de son cocon et prend essor dans les airs comme un magnifique papillon." (Paul Auster, 4321)
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