masks, China
© Photo STR. AFP
Dans une usine de masques, à Handan en Chine, le 28 février.
Les collectivités tentent d'importer des millions de masques pour les distribuer à leurs soignants et aux Ehpad. Mais l'une de ces commande a été raflée à coups de dollars par des Américains.

L'épisode en dit long sur la ruée vers les masques qui occupe ces jours-ci les grandes puissances. Et sur les pratiques agressives de ces dernières. Il a été rapporté mardi soir, sur la chaîne RT, par le président de la région Paca et de l'Association des régions de France, Renaud Muselier. Comme d'autres présidents de collectivités, celui-ci a passé commande à un fournisseur chinois de plusieurs millions de masques hygiéniques, censés alimenter les établissements de santé et les EHPAD de sa région.

«La commande avec le paiement a été réalisée, c'est-à-dire que les masques sont fabriqués et en attente en Chine, assurait l'élu. La difficulté que nous rencontrons c'est l'acheminement. [...] Ce matin sur le tarmac [de l'aéroport], en Chine, une commande française a été achetée par les Américains cash, et l'avion qui devait venir en France est parti directement aux Etats-Unis. Devant ces problèmes, je suis en train de sécuriser la marchandise de façon à ce [...] qu'elle ne soit pas saisie ou achetée par d'autres.» Au prix d'un retard de plusieurs jours dans la livraison.

«Ils payent le double»

Contacté par Libération, Renaud Muselier n'a pas souhaité commenter davantage cet épisode. Mais celui-ci a nous été confirmé par les entourages d'autres présidents de région.

«Effectivement, les masques deviennent des denrées rares, et les Américains les achètent partout où ils en trouvent, peu importe le prix, confirme-t-on, sous couvert d'anonymat, dans l'une des régions victimes du procédé. Ils payent le double et comptant, avant même d'avoir vu la marchandise. Nous, on ne peut pas se le permettre, on n'avance rien et on paye à la réception. Évidemment, on a des engagements signés avec les producteurs, mais on n'est pas dans une situation normale... Par ailleurs, ces derniers jours, la Chine a elle-même bloqué un certain nombre de livraisons. C'est une course contre la montre pour trouver un producteur qui soit fiable, puis un moyen d'expédier la commande chez nous.»

Du côté de la région Nouvelle Aquitaine, c'est un autre aspect de la concurrence américaine qui joue : «C'est le chaos logistique en Chine, rapporte une source. Les Américains commandent deux ou trois milliards de masques : avec nos cinq petits millions, on passe toujours après. La livraison devait arriver il y a dix jours, mais l'aéroport de Shenzhen était engorgé. Notre importateur a tout mis dans un camion, direction Shanghai, mais c'est pire : le camion est coincé sur la route derrière tous ceux qui attendent leur tour. On l'a dérouté vers Zhengzhou, où l'on pense que la situation est meilleure. J'appelle notre importateur deux fois par jour pour sécuriser les choses, mais on se demande si on ne ferait pas mieux d'utiliser le train ou le bateau...»

Parfois critiques sur la gestion du dossier par le gouvernement, de nombreuses collectivités ont procédé à leurs propres commandes de masques, le plus souvent en Chine. Au total, environ 60 millions d'unités auraient été commandées par les régions - le gouvernement ayant ramené à cinq millions d'unités par trimestre et par personne morale le seuil au-delà duquel il peut réquisitionner tout ou partie de la livraison.

«Beaucoup de margoulins»

«Les présidents de régions se sont tous échangés des tuyaux, rapporte un proche de l'un d'eux. Chacun y va de son ami producteur de masques.» Sénateur LR et ancien président des Pays de la Loire, Bruno Retailleau s'emportait récemment dans Libération : «Je reçois tous les jours des adresses d'entreprises prêtes à fournir. Ça me rend fou ! J'encourage donc ma région, mon département à passer commande en leur nom, sans passer par le préfet.»

Mais cette frénésie de commande est aussi riche de pièges et de mauvaises surprises. «On a souvent affaire à des boîtes de petite taille, avec un siège aux îles Caïman et des banques au nom bizarre, raconte-t-on en Nouvelle Aquitaine. On partage les infos entre nous, on demande aux services fiscaux si elles ont fait l'objet d'une enquête, mais à la fin on doit prendre notre risque.» Une autre source régionale confirme : «Il y a beaucoup de margoulins dans l'histoire. Un soi-disant producteur de masques nous faisait miroiter une cargaison de millions de masques à la frontière belge, qu'il se faisait fort de livrer en quelques heures. Il a approché tout le monde mais s'est révélé très peu fiable.»