Préambule

© Getty ImagesFotobank.ru
En publiant le discours prononcé par Vladimir Poutine le 24 octobre dernier à Sotchi, dans le cadre du Club Valtaï, il nous est paru intéressant de revenir un peu arrière, en décembre 2013, la dernière fois que le même Poutine s'est exprimé devant l'Assemblée fédérale de la Fédération de Russie. Nous vous proposons ici un extrait de ce discours, sous forme d'une vidéo sous-titrée en français et de sa transcription. Dans cet extrait, Vladimir Poutine dénonce l'impérialisme militaire et culturel américain, et plus généralement occidental, qui n'engendre, selon lui, que le chaos et la régression morale. Opposé à tout type d'hégémonisme, il réaffirme la position de la Russie en faveur d'un monde multipolaire régi par le droit international et attaché aux valeurs traditionnelles.

Après le discours figure le commentaire qu'en avait fait le Saker aussitôt après. Le discours et son commentaire aident aussi à appréhender l'enchaînement des événements en Ukraine depuis février dernier, notamment la position adoptée par la Russie. Pour bien comprendre le commentaire fait par le Saker, nous conseillons aussi de lire, si vous ne l'avez pas déjà fait, l'article Anglo-sioniste : petit b-a-ba pour les nouveaux arrivants, que nous avons publié le 10 octobre.

Nous voulons aussi ajouter que la position du Saker vis-à-vis de la religion en général, et plus particulièrement de la religion orthodoxe, ne reflète pas nécessairement la position de l'équipe du Saker francophone. Nous apportons ces éléments pour alimenter une réflexion, non comme un dogme.

Le Saker francophone

Discours du Président Vladimir Poutine à l'Assemblée fédérale de la Fédération de Russie, le 12 Décembre 2013

Vidéo en russe, sous-titrée en français


Transcription

Chers collègues,

Le développement mondial se fait de plus en plus dynamique et controversé. Cela implique une plus grande responsabilité historique pour la Russie, non seulement en tant qu'élément clé de la stabilité mondiale et régionale, mais aussi en tant que nation qui défend toujours ses valeurs et ses principes, à la fois sur le plan national et international.

La concurrence militaire, politique, économique et médiatique est à la hausse dans le monde entier au lieu de reculer. Tandis que la Russie se renforce, d'autres puissances mondiales l'observent de près.

Nous avons toujours été fiers de notre pays. Mais nous n'avons pas d'aspirations à devenir une superpuissance, ce qui s'entend comme la prétention à la domination mondiale ou régionale. Nous n'intervenons pas dans les affaires de qui que ce soit, nous n'imposons pas notre tutelle, et nous ne faisons pas la leçon aux autres sur la manière dont ils doivent vivre. Mais nous nous efforcerons d'être des leaders en défendant le droit international, en faisant en sorte que la souveraineté nationale, l'indépendance et l'identité soient respectées. Il s'agit d'une approche naturelle pour un pays comme la Russie, avec la grandeur de son histoire et de sa culture, et sa vaste expérience en ce qui concerne la coexistence de différentes ethnies qui vivent en harmonie, côte à côte, dans un même État, ce qui est très différent d'une prétendue tolérance déniant l'identité sexuelle et stérile. [Applaudissements]

Aujourd'hui, de nombreux pays révisent leurs normes morales, effaçant leurs traditions nationales et les frontières entre les différentes ethnies et cultures. On demande à la société, non seulement de respecter le droit de chacun à la liberté de pensée, aux opinions politiques et à la vie privée, mais on leur impose également de faire une équivalence entre le bien et le mal, ce qui est étrange, parce que ce sont des concepts opposés. Non seulement une telle destruction des valeurs traditionnelles a des effets négatifs sur les sociétés, mais elle est aussi foncièrement anti-démocratique, parce que ce sont des idées abstraites appliquées à la vie réelle, en dépit de ce que la majorité des gens pensent. La plupart des gens n'acceptent pas ces changements et ces propositions de révision des valeurs.

Et nous savons que de plus en plus de gens, dans le monde, soutiennent notre approche, qui vise à assurer la protection des valeurs traditionnelles, lesquelles ont constitué depuis des millénaires le fondement spirituel et moral de notre civilisation et de toutes les nations : les valeurs de la famille traditionnelle, de la vie humaine authentique, y compris de la vie religieuse des individus, pas seulement les valeurs matérielles mais aussi les valeurs spirituelles de l'humanité et de la diversité du monde.

[Applaudissements]

Bien sûr, il s'agit d'une position conservatrice. Mais comme l'a dit Nicolas Berdiaev, le sens du conservatisme n'est pas d'empêcher le déplacement vers l'avant et vers le haut, mais d'empêcher le déplacement vers l'arrière et vers le bas, vers l'obscurité chaotique et le retour à l'état primitif. [Applaudissements]

Nous avons vu au cours des dernières années comment les tentatives d'imposer à ​​d'autres pays un modèle de développement présumé plus progressiste ont conduit, en réalité, à la régression, à la barbarie et à l'effusion massive de sang. Cela s'est passé dans un certain nombre de pays du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord. Ces événements dramatiques ont eu lieu en Syrie.

La communauté internationale a dû faire un choix historique dans le cas de la Syrie : il s'agissait soit de continuer à saper les fondements de l'ordre mondial, et de marcher vers le règne de la force, de la loi de la jungle, et du chaos croissant, soit de prendre collectivement des décisions responsables.

Je considère que dans cette situation, nous avons réussi à faire en sorte que le choix se fasse sur la base des principes fondamentaux du droit international, du bon sens et de la logique de la paix. Au moins pour l'instant, nous avons été en mesure d'éviter l'invasion militaire en Syrie et la propagation du conflit au-delà de la région.

La Russie a joué un rôle majeur dans ce processus. Nos actions furent fermes, mûrement réfléchies et équilibrées. Nous n'avons pas compromis nos propres intérêts et notre sécurité ou la stabilité mondiale, à aucun moment. À mon avis, c'est la façon dont un pouvoir mature et responsable devrait agir.

[...]

Vladimir Vladimirovitch Poutine

- - - - - - - - - - - - - -

Le choc des civilisations, analyse du discours de Poutine par le Saker

Comme toujours, dans son discours présidentiel à l'Assemblée fédérale, Poutine a abordé de nombreux sujets, y compris la Constitution russe, la lente mise en œuvre des décrets présidentiels, la santé, les questions sociales, le budget, l'armée et d'autres questions. Pourtant, je crois que la partie la plus importante de son discours est celle-ci (lisez particulièrement les passages en gras) :
Nous avons toujours été fiers de notre pays. Mais nous n'avons pas d'aspirations à devenir une superpuissance, ce qui s'entend comme la prétention à la domination mondiale ou régionale. Nous n'intervenons pas dans les affaires de qui que ce soit, nous n'imposons pas notre tutelle, et nous ne faisons pas la leçon aux autres sur la manière dont ils doivent vivre. Mais nous nous efforcerons d'être des leaders, en défendant le droit international, en faisant en sorte que la souveraineté nationale, l'indépendance et l'identité soient respectées. Il s'agit d'une approche naturelle pour un pays comme la Russie, avec la grandeur de son histoire et de sa culture, et sa vaste expérience en ce qui concerne la coexistence de différentes ethnies qui vivent en harmonie, côte à côte, dans un même État, ce qui est très différent d'une prétendue tolérance déniant l'identité sexuelle et stérile.

Aujourd'hui, de nombreux pays révisent leurs normes morales, effaçant leurs traditions nationales et les frontières entre les différentes ethnies et cultures. On demande à la société non seulement de respecter le droit de chacun à la liberté de pensée, aux opinions politiques et à la vie privée, mais on leur impose également de faire une équivalence entre le bien et le mal, ce qui est étrange, parce que ce sont des concepts opposés. Non seulement une telle destruction des valeurs traditionnelles a-t-elle des effets négatifs sur les sociétés, mais elle est aussi foncièrement anti-démocratique, parce que ce sont des idées abstraites appliquées à la vie réelle en dépit de ce que la majorité des gens pensent. La plupart des gens n'acceptent pas ces changements et ces propositions de révision des valeurs.

Et nous savons que de plus en plus de gens dans le monde soutiennent notre approche qui vise à assurer la protection des valeurs traditionnelles, qui ont constitué depuis des millénaires le fondement spirituel et moral de notre civilisation et de toutes les nations : les valeurs de la famille traditionnelle, de la vie humaine authentique, y compris de la vie religieuse des individus, pas seulement les valeurs matérielles mais aussi les valeurs spirituelles de l'humanité et de la diversité du monde.

Bien sûr, il s'agit d'une position conservatrice. Mais comme l'a dit Nicolas Berdiaev, le sens du conservatisme n'est pas d'empêcher le déplacement vers l'avant et vers le haut, mais d'empêcher le déplacement vers l'arrière et vers le bas, vers l'obscurité chaotique et le retour à l'état primitif.
Venant d'un chef d'État, ce sont là, je crois, des propos extraordinaires, parce qu'ils constituent un défi ouvert et direct à l'idéologie dominante de l'Empire anglo-sioniste.


Vladimir Poutine
Le premier point est évident : alors que l'Empire anglo-sioniste fait de l'usage de la force, ou de la menace du recours à la force, la pierre angulaire de ses politiques internationales, la Russie de Poutine est catégoriquement opposée à cela. Et ce n'est certainement pas dû à la faiblesse relative de l'armée russe, comme certains l'ont suggéré. L'armée russe a considérablement changé depuis la dernière décennie, et elle a pleinement retrouvé sa place de deuxième armée la plus puissante de la planète, après les États-Unis. Et pourtant, la Russie a également pris la décision fondamentale et stratégique de renoncer à l'usage de la force militaire, sauf en cas de légitime défense ou de défense d'un allié attaqué.

Le deuxième point vise clairement une autre caractéristique-clé de l'ordre social anglo-sioniste : alors que l'ordre social anglo-sioniste assure la domination de plusieurs minorités (les 1 %, le lobby pro-israélien, le lobby pétrolier, Wall Street, les compagnies pharmaceutiques, etc.) sur la majorité, la Russie de Poutine rejette cela tout aussi catégoriquement, et affirme que dans une démocratie, le point de vue de la majorité doit prévaloir, et qu'alors que les droits de la minorité ne doivent pas être violés, la minorité doit se plier à la majorité.

Le troisième point peut être appelé un « conservatisme moral éclairé » : alors que l'empire anglo-sioniste est essentiellement « sans-valeurs », la Russie de Poutine veut délibérément défendre les valeurs morales anciennes, telles que la famille traditionnelle, la centralité des valeurs spirituelles et religieuses, l'affirmation claire que le « bien » et le « mal » existent, que les deux ne doivent pas être confondus et que le mal ne devrait jamais prévaloir sur le bien.

On pourrait dire que c'est la version russe de la « Gauche du travail, Droite des valeurs » d'Alain Soral (ou « progressisme du travail et conservatisme des valeurs »). C'est à l'opposé des « valeurs » de l'ordre social anglo-sioniste dans lequel, en substance, on dit « pas touche à mon argent » (= la droite du travail) et « laissez-moi coucher avec qui je veux » (=gauche des valeurs).

Pour autant que je sache, cela fait de Poutine le seul leader politique non-musulman de la planète qui ose ouvertement rejeter le modèle civilisationnel anglo-sioniste et qui en propose un autre à la place : la non-violence, la règle de la majorité, le progressisme économique, la spiritualité conservatrice. C'est exactement le contraire du modèle de l'Empire anglo-sioniste : violence, domination de la minorité, économie réactionnaire, mœurs libertaires et laïques.

Tel est le véritable choc des civilisations qui se produit actuellement, principalement en Europe. Ce sont deux modèles fondamentalement incompatibles, deux ordres sociaux et politiques mutuellement exclusifs, qui se menacent par leur existence même. Il n'est pas étonnant que Poutine soit tellement détesté par les élites occidentales et si populaire parmi les masses occidentales (de plus en plus de gens appellent Poutine le « leader du monde libre », y compris en Occident), et cela bien que les sionomédias mainstream le diabolisent systématiquement [1].

Telle est également la véritable cause de la nouvelle guerre froide qui est soigneusement orchestrée par les élites occidentales. Telle est aussi la vraie raison de la participation sans précédent, et, franchement, ridicule, des élites occidentales aux événements en Ukraine.

Ce n'est certes pas la première fois que les élites occidentales considèrent que la Russie représente une menace civilisationnelle par sa simple existence. Au cours de la guerre de Crimée (1853-1856), le Cardinal Sibour, archevêque de Paris, avait déclaré [2] que « C'est un acte sacré, un acte qui plaît à Dieu, que de conjurer l'hérésie phoetienne [Orthodoxie], de l'asservir et la détruire avec une nouvelle croisade. Tel est l'objectif clair de la croisade d'aujourd'hui. Tel était le but de toutes les croisades, même si tous les participants n'en étaient pas pleinement conscients. La guerre que la France se prépare à mener contre la Russie n'est pas une guerre politique, mais une guerre sainte. Ce n'est pas une guerre entre deux gouvernements ou entre deux peuples, mais c'est précisément une guerre de religion, et les autres raisons présentées ne sont que des prétextes », tandis que le pape Pie X déclara [3] au cours de la Première Guerre mondiale : « Se vince la Russia, vince lo scisma » (si la Russie gagne, c'est le chisme qui gagne).

D'abord, les élites occidentales ont déclaré une croisade contre la Russie au nom de la papauté (Chevaliers teutoniques), puis au nom de la franc-maçonnerie (Napoléon), puis de nouveau au nom de la papauté (Guerre de Crimée), puis au nom de l'impérialisme (Première Guerre mondiale), puis au nom de la supériorité raciale (Seconde Guerre mondiale), puis au nom de la démocratie et du capitalisme (Première Guerre Froide). Et maintenant, la prochaine « Deuxième Guerre froide » sera menée au nom de l'homosexualité et de la laïcité. Vraiment, Marx avait raison quand il a déclaré que « l'histoire se répète, la première fois comme tragédie, la seconde comme farce ».

Traduit par Sayed Hasan

Notes :

[1] 1993-2013 : Les vingt ans de « Pas de deux » entre la Russie et les Etats-Unis arrivent-ils à leur fin ? (sayed7asan.blogspot.fr, français, 13-02-2014)

[2] T he Vatican and Russia (orthodoxinfo.com, anglais, 04-1990)

[3] атикан и Россия (catacomb.org.ua, russe, 12-1988)

Sources du discours de Poutine : Послание Президента Федеральному Собранию (kremlin.ru, russe, 12-12-2013) et Presidential Address to the Federal Assembly (kremlin.ru, anglais, 12-12-2013)

Source du commentaire du Saker : The clash of civilizations according to Vladimir Putin (vineyardsaker, anglais, 14-12-2013)