Comment: C'est qu'avec l'Agence Mondiale Anti-dopage, la forme prime sur le fond : la dénonciation, ça se fait dans les règles de l'art... politique, ou pas du tout. Les "prescriptions médicales autorisées" ne trompent plus personne -qui croit donc encore à la propreté du sport moderne ?- et sont la marque d'une hypocrisie générale, elle-même indispensable au maintien d'activités sportives qui sont, au niveau international, le support de bien des propagandes. Et de puissants outils de distraction.

Serena Williams
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Serena Williams lors de sa victoire à Roland Garros l'an passé.
Serena Williams a remporté Roland-Garros en 2015 alors qu'elle avait obtenu une autorisation pour prendre de la prednisolone, un corticoïde normalement interdit, d'après des documents publiés mardi. Une prescription qualifiée d'"extrêmement suspecte".

Des pirates, les Fancy Bears, ont diffusé des données confidentielles de l'Agence mondiale antidopage (AMA) concernant quatre athlètes américaines: les sœurs Williams en tennis, la gymnaste Simone Biles et la basketteuse Elena Della Donne. Remontant jusqu'en 2010, les documents dévoilent diverses autorisations d'usage à des fins thérapeutiques (AUT), c'est-à-dire la prise de médicaments, normalement interdits par le code antidopage, pendant une période déterminée.

La veille de la finale du tournoi de Roland-Garros 2015, une autorisation pour 40 mg de prednisolone par voie orale a été accordée par la Fédération internationale de tennis à Serena Williams pour cinq jours. L'Américaine, qui a gagné le tournoi face à Lucie Safarova, se disait alors affaiblie par une grippe.

"Extrêmement suspect"

Pour Gérald Gremion, médecin-chef du Swiss olympic medical center et médecin au CHUV, la prednisolone ne soigne pas la grippe.
"En compétition, ce produit peut être utilisé en spray pour lutter contre l'asthme ou en crème et par injection contre les rhumatismes, mais pas par voie orale", déclare-t-il, qualifiant la prescription d'"extrêmement suspecte": "En plus, la dose est très élevée. Je trouve étonnant que l'Agence mondiale antidopage n'ait pas réagi."
autorisation thérapeutique de Serena Williams
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L'autorisation thérapeutique de Serena Williams datée du 5 juin 2015, la veille de la finale de Roland Garros
Très prisé des cyclistes dans les années 1980 et 1990, ce type de corticoïde permet de dépasser le seuil de la douleur et de la fatigue. D'après les documents publiés mardi, Serena Williams a reçu des AUT semblables à plusieurs reprises, notamment en mars et mai 2014 lors de ses victoires à Miami et Rome.

Autorisation pendant les Jeux

Le cas de Venus apparaît plus compliqué. Gérald Gremion se montre mesuré concernant l'aînée des sœurs Williams car elle souffre du syndrome de Sjögren. "Cette maladie qui attaque l'appareil ostéo-articulaire peut être traitée par certains de ces produits mais de manière limitée", explique le spécialiste en médecine du sport. Venus Williams a obtenu en 2012 une autorisation pour de la prednisolone lors de ses victoires en double à Wimbledon et aux Jeux olympiques de Londres. En simple, elle a remporté l'édition 2010 du tournoi de Dubaï avec des prescriptions pour du formoterol et de la prednisone.

"Règles respectées"

Quant à la multiple championne olympique Simone Biles, les AUT dévoilées portent sur un médicament contre l'hyperactivité prescrit depuis plusieurs années. "C'est très répandu chez les sportifs", commente Gérald Gremion. Le médecin y reconnaît certains avantages "pour la concentration et la gestion du stress".

"Dans chacun des cas, la sportive concernée a agi totalement correctement en suivant les règles pour obtenir la permission d'utiliser le traitement requis", a indiqué à l'AFP le patron de l'agence américaine antidopage Travis Tygart.

Le boom des exemptions thérapeutiques

En 2015, l'Agence mondiale antidopage a délivré 1330 autorisations à des fins thérapeutiques dans le cadre du système d'administration et de gestion antidopage (ADAMS). C'est 48% de plus qu'en 2014, où 897 avaient été accordées. Face à cette augmentation, qui était déjà de +41% l'année précédente, certains observateurs regrettent une forme de légalisation du dopage.

Seulement un début ?

La publication de ces documents, qualifiée d'acte criminel par l'Agence mondiale antidopage, intervient quelques mois après l'exclusion des Jeux olympiques de la plupart des athlètes russes. Les hackers, qui viendraient de Russie, accusent ces athlètes de dopage et disent vouloir montrer "comment les médailles olympiques sont gagnées". Ils affirment que des dizaines d'athlètes ont été contrôlés positifs et que d'autres documents seront publiés prochainement.