Ouvrir la discussion sur ce carnet de recherches par un billet sur Susan Sontag m'est apparu comme une évidence. Les métaphores du sida est probablement un des premiers textes d'une auteure féministe sur l'épidémie de sida que j'ai eu l'occasion de lire. Si cet ouvrage est relativement connu et est régulièrement mobilisé dans les études sociales sur le VIH, il me semblait important de revenir dessus, tant pour le discuter que pour inscrire ce carnet dans mon histoire de recherche. Qu'on le connaisse déjà ou non, ce texte de Sontag mérite d'y revenir régulièrement.
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Susan Sontag (1933-2004)
Susan Sontag, essayiste, romancière, activiste, ouvertement bisexuelle, a produit une œuvre riche, traitant aussi bien de la pornographie, de l'esthétique Camp, que de la photographie ou du communisme. Son travail sur les maladies, sur lequel je vais m'attarder ici, se divise en deux. Deux textes que l'on peut retrouver en français dans un seul et même volume[1].

C'est à partir d'une étude sur le cancer et sa comparaison avec la tuberculose que Susan Sontag développe son analyse sur les significations culturelles et politiques attachées aux maladies. Pour Sontag, les maladies font l'objet d'usages comme figures ou métaphores (la peste, le cancer, deviennent des adjectifs servant à décrire ce qui est vu comme des problèmes sociaux) tout comme elles sont la cible de métaphores (le vocabulaire lié au cancer est un vocabulaire de la guerre, de l'invasion, allant jusqu'à déterminer la forme des traitements).

Plus qu'un essai sur le style et les discours, le travail de Sontag revêt un intérêt particulier. Voici ce qu'elle écrit en ouverture de La maladie comme métaphore :
« Mon propos n'est pas la maladie physique en soi, mais l'usage qui en est fait en tant que figure ou métaphore. Or la maladie n'est pas une métaphore, et l'attitude la plus honnête que l'on puisse avoir à son égard - la façon la plus saine aussi d'être malade - consiste à l'épurer de la métaphore, à résister à la contamination qui l'accompagne. Mais il est presque impossible de s'établir au royaume des malades en faisant abstraction de toutes les images sinistres qui en ont dessiné le paysage. C'est à l'élucidation de ces métaphores et à l'affranchissement de leurs servitudes que je consacre cette enquête. »[2]
Si Susan Sontag fait du travail des métaphores un enjeu central de l'expérience de la maladie - et en l'occurrence du cancer -, c'est parce qu'elle a été diagnostiquée d'un cancer du sein en 1976, soit deux ans avant la publication de ce texte. La parole de Sontag est une parole résolument située, une parole énoncée du « royaume des malades ». Son essai n'en est pas pour autant une autobiographie. Il n'y a pas ici de récit à la première personne, pas de référence explicite à son expérience. Ne transparaît de son expérience que cette volonté de dépouiller le cancer des métaphores qui le présentent comme un mal inconnu, à l'issu forcément fatale et qu'il faut combattre par tous les moyens, y compris les plus violents ; dépouiller le cancer pour en faire une maladie plus vivable.

C'est en 1988, 10 ans après le premier texte, que Susan Sontag revient sur la question des métaphores à partir de l'épidémie de sida. Continuant son analyse comparative, Sontag fera cette fois grandement appel à l'histoire de la syphilis et de la peste -maladies avec lesquelles l'épidémie de sida a été largement comparée.

Alors qu'elle écrit quelques années à peine après le recensement des premiers cas de sida, ce texte constitue tout autant un témoignage des premières théories médicales sur le sida qu'une analyse résolument actuelle des problématiques politiques liées à l'épidémie.

Deux axes de son analyse retiennent mon attention tant ils résonnent avec mon travail sur la criminalisation de la transmission sexuelle du VIH. Tout d'abord, la question de la culpabilité. Pour Sontag, dans le contexte des années 1980, être contaminé par le VIH « revient [...] à avouer son appartenance à un certain « groupe à risque », à une communauté de parias. »[3] Le VIH/sida, de par sa transmission en grande partie sexuelle, permet le développement d'un discours moral, d'un discours de la faute. Si ceci peut paraître relativement évident plus de 30 ans après les débuts de l'épidémie, le développement récent des procès pour transmission, exposition ou non-divulgation du VIH dans de nombreuses régions du monde invite à inscrire les notions de culpabilité et de morale dans la continuité de l'épidémie.
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Vient ensuite la question des frontières, qu'elles soient frontières de l'espace Euro-Atlantique ou frontières de l'hétérosexualité. Selon Sontag, le sida a le potentiel d'agir comme métaphore de la contamination, de l'ennemi de l'intérieur. Il est cette punition du comportement des « autres » qui menace l'intégrité d'un « nous ». Il « incarne par excellence l'envahisseur venu du tiers monde »[4] tout comme il « transforme toute sexualité autre que monogame à long terme en promiscuité (donc en danger), et aussi en déviance, car tout rapport hétérosexuel devient désormais indirectement un rapport homosexuel. »[5] De par les métaphores qu'elle charrie, l'infection à VIH agit comme un marqueur des transactions sexuelles, un marqueur des porosités entre espaces nationaux, sexuels et politiques. Elle apparaît comme une menace dont il faudrait se protéger, par tous les moyens.

Tout comme Paula Treichler ou Donna Haraway - dont je traiterai les travaux dans de futurs billets -, Susan Sontag inscrit l'analyse des discours sur le biologique et les maladies dans une analyse des rapports de pouvoir - de classe, de race, de sexualité, de genre, ... Elle fait du traitement social, politique et culturel des maladies un lieu particulier de la reproduction de ces rapports de pouvoir. Et c'est précisément de cela qu'il faut se défaire si nous voulons accéder à une expérience pacifiée de la maladie. Comme l'écrit Sontag en guise de conclusion : « Nous ne subissons aucune invasion. Le corps n'est pas un champ de bataille. Les malades ne sont ni des pertes humaines inévitables, ni l'ennemi. Nous - la médecine, la société - n'avons pas le droit de riposter par tous les moyens possibles... »[6]
Source:

[1] Susan Sontag, La maladie comme métaphore. Le sida et ses métaphores. Œuvres complètes III, Paris, Christian Bourgois éditeur, 2009.

[2] Ibid., p. 11.

[3] Ibid., p. 145.

[4] Ibid., p. 191.

[5] Ibid., p. 205.

[6] Ibid., pp. 231-232.