Vincent Bolloré

Vincent Bolloré
La concentration dans le secteur des médias a conduit ces derniers à devenir, bien souvent, une activité parmi d'autres au sein de grands conglomérats industriels et financiers. Un tel paysage pose bien sûr la question de l'indépendance de ces médias vis-à-vis des puissances financières qui les possèdent. Un lecteur particulièrement optimiste pourrait penser qu'une rédaction peut très bien, même lorsqu'elle est intégrée au sein de grands groupes privés, travailler en parfaite autonomie et en toute indépendance - sous la surveillance de quelque comité d'éthique par exemple. Mais les transactions récentes permettent au contraire d'apercevoir les procédés - souvent brutaux et moins visibles habituellement - par lesquels les propriétaires influencent le fonctionnement des médias dont ils se sont rendus maîtres.

NB : Comme notre précédent article intitulé « Concentration des médias français : le bal des vampires », cet article est tiré du Médiacritique(s) n°32, « Médias français, le grand Monopoly », disponible dans quelques librairies et sur notre boutique en ligne.
Prise en main d'un média : le choc des moyens, le poids de l'encadrement

Les mesures prises suite au rachat du groupe L'Express-Roularta par Patrick Drahi ou à la prise de contrôle de Canal + par Vincent Bolloré montrent que ces nouveaux patrons médiatiques se préoccupent d'abord de mettre en place un encadrement loyal (quitte à se débarrasser de l'existant avec pertes et fracas). Un personnel chargé de veiller à ce que les « contenus » produits soient compatibles avec les intérêts du propriétaire - qu'ils soient financiers, industriels ou politiques. Cela ne peut que nous rappeler le coup de force des actionnaires du Monde pour imposer Jérôme Fenoglio à la tête de la rédaction du journal au mois de mai dernier - et qui fut couronné de succès quelques semaines plus tard.

À L'Express-Roularta, devenu Groupe Altice Media, c'est Marc Laufer, associé et ami de Patrick Drahi, qui est nommé PDG après son rachat du groupe et qui est chargé de faire le ménage. Une nouvelle direction reprend les manettes, et quelque 125 journalistes sur les 300 que comptait le groupe, dont des cadres, se pressent au guichet de départ. Associés à d'autres mesures telles que la « baisse brutale des budgets », la « désorganisation de la rédaction » et le « non-paiement systématique de fournisseurs » [1], ces départs permettent non seulement aux nouveaux propriétaires de réduire les coûts du journal, mais aussi - voire surtout - de placer des personnes de confiance aux postes d'encadrement : une stratégie bien rodée, déjà éprouvée chez SFR et à Libération. Quant à la motion de défiance votée en octobre 2015 par les journalistes de L'Express à l'encontre de leur propriétaire Patrick Drahi et de leur directeur Christophe Barbier, elle ne semble pas faire ciller ce dernier, qui juge que « c'est finalement assez insignifiant. » [2]

Les méthodes de Vincent Bolloré sont similaires, quoique peut-être encore plus brutales : série d'évictions, principalement aux postes de direction, au profit de la nomination de proches, remaniement des grilles et des émissions, discours de recadrage musclé aux plus hauts cadres de la chaîne, etc. Selon Le Point, Vincent Bolloré ne s'en émeut pas une seule seconde, allant jusqu'à déclarer « qu'il était seul maître à bord de l'entreprise », avant de renchérir : « "C'est celui qui paye qui décide" ».

Pressions, censure et poursuites-bâillon

À ces remaniements en tout genre, le milliardaire ajoute une petite touche personnelle : un interventionnisme débridé, rythmé par des censures et des pressions à répétition. Ici la déprogrammation d'un documentaire sur la banque Crédit mutuel, partenaire en affaires de Bolloré ; là une interdiction aux « blagueurs » de « Touche pas à mon poste » de blaguer sur leur patron, ou encore des pressions sur les équipes du « Zapping », des « Guignols de l'Info » et de « Spécial Investigation ».

Une démarche qui s'inscrit en réalité dans la droite lignée des relations que Vincent Bolloré entretient avec les médias et les journalistes depuis plusieurs années, marquées par une stratégie de choix : la procédure judiciaire systématique à visée « pédagogique »... En quelques années, Vincent Bolloré et son groupe ont en effet porté plainte contre Témoignage chrétien, Bastamag, Rue89, France Télévisions, Challenges, L'Obs, Le Point, Mediapart, etc. tous coupables du même crime : avoir osé enquêter sur les méthodes et les affaires du groupe Bolloré en Afrique.

Le caractère abusif des procédures judiciaires du milliardaire a été reconnu à plusieurs reprises par la justice. En mars, Vincent Bolloré a ainsi été condamné pour avoir porté plainte pour dénigrement et harcèlement contre le co-auteur du livre Vincent tout puissant, Nicolas Vescovacci. Le même mois, le groupe Bolloré a de nouveau été condamné pour procédure abusive dans le cadre d'une poursuite contre France Télévisions, à qui il réclamait 50 millions d'euros. La télévision publique avait en effet commis un crime de lèse-majesté : diffuser un documentaire critique sur les pratiques du groupe Bolloré en Afrique. Rebelote le 10 mai, date à laquelle la justice lui a notifié une nouvelle condamnation pour procédure abusive. Benoît Collombat et Florence Sultan, respectivement journaliste à Radio France et directrice de Calmann-Lévy, ont en effet été relaxés dans le cadre d'une plainte en diffamation, déposée par le groupe Bolloré en décembre 2015 au sujet d'un chapitre de l'ouvrage collectif... Informer n'est pas un délit. Ensemble contre les nouvelles censures [3] ! Si ces condamnations vont dans le bon sens, le caractère dérisoire des sommes arrachées au milliardaire et à son groupe par la justice (respectivement 8 000, 10 000 euros, et 10 000 euros de nouveau) ont peu de chance de calmer ses ardeurs contre la liberté de la presse... Des ardeurs que ne semble pas non plus prêt à tempérer le gouvernement Macron, lui qui adoptait en novembre 2018 la loi dite « secret des affaires ». Un texte qui, malgré de maigres garde-fous prétendant garantir « le droit à la liberté d'expression », n'en reste pas moins un outil juridique à la disposition des industriels afin de faire pression sur le droit à l'information et sur ses acteurs - journalistes et lanceurs d'alerte - en donnant aux poursuites-bâillons les avantages de la légalité [4]...

Si les actes de censure du groupe Bolloré sont « spectaculaires », ils ont toutefois tendance à masquer les conséquences de la « reprise en main » de la rédaction, qui a suscité bien moins de commentaires : après tout, quoi de plus normal qu'un patron usant comme bon lui semble de son pouvoir dans son entreprise ? Et pourtant... Ces « reprises en main » reproduisent et amplifient des contraintes déterminantes pour la production de l'information : quelle qualité peuvent en effet espérer les lecteurs, auditeurs et spectateurs de la part de rédactions précarisées, privées des moyens d'exercer leur métier (en premier lieu, le temps) et encadrées par les auxiliaires de gigantesques groupes industriels ?

Il existera probablement toujours des cas de journalistes individuels, déterminés à affronter leur hiérarchie pour tenter d'imposer tel ou tel sujet, ou telle ou telle approche. Mais cela ne saurait affecter l'orientation éditoriale dans sa globalité, ni les positions de pouvoir au sein des rédactions, et encore moins au sein d'un groupe de presse. Comment se satisfaire d'une situation où l'emprise des propriétaires est telle qu'elle banalise les épisodes de censure, d'autocensure, les convergences idéologiques et autres types de promotions déguisées ?

Aux chantres de l'économie de marché, qui prétendaient qu'un marché ouvert pour les médias garantirait au public une véritable liberté de choix, Noam Chomsky et Edward Hermann rétorquaient qu'une telle liberté « implique notamment la possibilité de choisir parmi des options qui ne soient pas exclusivement proposées par une oligarchie dont l'objectif premier est de vendre des téléspectateurs à des publicitaires » [5]. Quant à ceux qui sous-entendraient délaisser le combat contre les médias dominants en prétextant se satisfaire de l'existence de médias moins prestigieux, moins riches, moins diffusés mais plus indépendants, les auteurs signalaient : « On sait depuis longtemps que les médias sont stratifiés : la strate supérieure - en termes de prestige, de moyens et d'audience - [...] avec le gouvernement et les agences de presse, détermine l'ordre du jour en matière d'information et produit la majeure partie des informations en direction des strates inférieures et du public. » [6]

Ces commentaires, vieux de bientôt trente ans, résonnent d'une bien triste manière à l'heure où l'essentiel de la strate supérieure des médias privés français est détenue par une dizaine de groupes industriels, connectés les uns aux autres.