Nous, les humains, sommes des créatures plutôt curieuses, je l'admets. Autant de facettes à notre nature, autant de couleurs à nos émotions, autant de voyages issus de notre imagination. Mais la question doit se poser : en apprenons-nous davantage sur ces traits spécifiques en faisant de nous l'objet perpétuel de notre propre fascination ?
Selfie Mona Lisa
© Inconnu
Le selfie ou le culte du Moi, version Narcisse 2.0
On pourrait certainement le supposer en se basant sur le culte du selfie qui fait rage dans le monde entier à ce moment particulier de l'évolution humaine. Je suis tenté de dire « dévolution », mais revenir en arrière nous offrirait au moins la chance de nous mettre en contact avec quelque chose de tangible, de terrestre même — alors que vivre la vie comme une expérience de réalité virtuelle avec sa propre image photographique comme point central d'attraction — ne provoque pas mon admiration pour le genre humain.


Commentaire : Toutefois, c'est surtout l'instantanéité et le partage de ces selfies qui s'apparentent à un culte du Moi, un selfie en tant que tel ne traduit le narcissisme qu'une fois partagé notamment sur les réseaux sociaux :
« Mon écran ne me dit jamais non, voilà pourquoi le numérique est la voie royale de mon avènement à moi-même ! Moi, mon Dieu, mon Roi, voilà le régime politique de la modernité ! »

~ Le gouvernement du désir, Hervé Juvin
Un Narcisse 2.0 hanté par l'anxiété nourrie de ses appétits sans limite pour des désirs façonnés par une société du Moi.


Le culte du selfie est allé si loin que l'on rapporte aujourd'hui que les personnes qui en sont dépendantes se mettent souvent en position de danger réel afin d'obtenir la photo parfaite. Un certain nombre d'entre elles sont déjà mortes des suites d'attitudes casse-cou risquées pour obtenir le selfie parfait.

Si je devais avoir une vision détendue et décontractée de tout cela, je dirais : « D'accord, bien sûr, nous avons tous besoin de nous amuser d'une façon ou d'une autre, laissez les gens s'amuser avec leurs téléphones sur perches ; mis à part les excès dont on nous parle, c'est plutôt inoffensif, non ? »

Il serait assez simple d'accepter un tel pronostic s'il n'y avait pas le fait que tout cela nous dit sûrement quelque chose de plus que le simple engouement fou du moment. C'est le signe assez éloquent d'une obsession élevée pour la superficialité en soi. Une sorte de sport qui flatte l'ego et dont la popularité est actuellement sur le point de devenir pandémique.

S'agit-il simplement d'un retour en arrière face à un sentiment de solitude et d'insignifiance dans un monde qui semble indifférent au sort de l'individu ? Est-ce un désir de se faire remarquer dans une époque d'hyper valorisation surfaite des stars de la scène, de l'écran, de la vidéo, des médias sociaux et autres ? Une excessive suffisance personnelle multiforme qui va du chef cuisinier à la star du porno en passant par le frimeur politique ?

Quelle qu'en soit la cause, son omniprésence est indéniable et a encore renforcé l'arsenal technologique du touriste du 21e siècle avec des gadgets prétendument indispensables et ingénieux. Tandis que certains louchent sur l'écran rétro-éclairé de leur smartphone tout en se promenant dans un paysage magnifique, d'autres prennent la pose devant ce même paysage magnifique en souriant de façon mielleuse pour un selfie. Des attitudes qui se détournent d'un potentiel discours avec la Nature elle-même — source de tous nos besoins les plus profonds et les plus concrets — une Nature laissée à l'écart de l'image, sauf dans la mesure où elle forme la toile de fond d'une vanité gonflée d'orgueil.

C'est là un indice de ce qui afflige les êtres humains. La vie moderne s'est transformée en une forme d'existence de réalité virtuelle, qui les a coupés de leurs racines. La capacité à ressentir une intime et profonde appétence pour la beauté, le calme et la véritable puissance du paysage a été étouffée par une pollution électromagnétique de recherches superficielles d'activités auto-satisfaisantes, dont la somme a formé une véritable barrière contre les vrais instincts, les perceptions et les expériences véritablement épanouissantes de la vie.


Commentaire : Les humains sont affligés en effet par toutes les formes de « vanité », d'auto-admiration, d'autosatisfaction et d'auto-glorification qui portent en elles un individualisme asocial forcené dans lequel tout lien au sacré est rompu, effacé dans un tumulte confus.
« Que le désir vienne de la Nature, que le désir porte sur ce qui ne peut ni se vendre, ni se produire, voilà ce qui ne peut se suppporter — voilà ce qui insulte l'industrie ! »

~ Le gouvernement du désir, Hervé Juvin
Cette production du désir individuel qui confond passion et intérêt n'engendre qu'insécurité identitaire, morale et culturelle à travers l'expérience d'une déception sans fin qui nous laissent vides.


C'est une situation périlleuse, car nous avons besoin de ces qualités pour exister au premier plan de notre vie quotidienne afin d'acquérir ou de retrouver un authentique sens d'équilibre et d'harmonie. Pour trouver en nous-mêmes ce qui nous donne le courage et la sagesse dont nous avons besoin pour négocier et finalement vaincre le miasme des supercheries, des vérités tordues et des mensonges éhontés qui sont aujourd'hui légion.

Ceux qui ressentent la nécessité de s'entourer de stimulants pour nourrir leur moi superficiel ne peuvent résister à l'esclavage des puissances au pouvoir qui les contrôlent. Impossible de renoncer au désir de devenir les pions des promotions commerciales soigneusement planifiées qui donnent à ces personnes l'impression qu'elles doivent « avoir » le plus récent, le plus avancé, le plus essentiel complément à leur panoplie déjà fournie. C'est une dépendance qui porte en elle l'acceptation naïve et sans critique de la désinformation façonnée par la grande majorité de ce qui est diffusé sur les chaînes de télévision, dans les journaux, les revues sur papier glacé, et tous les canaux de communication grand public qui maintiennent érigé un rempart de fausses informations sur écran ou papier et bloquent la conscience 24h/24 et 7j/7.

À partir de là, il n'y a qu'un petit pas à franchir pour consentir implicitement à la présence dans nos vies des forces armées au sein d'une « ville intelligente ». Une vie où les micro-ondes électromagnétiques se combinent avec l'air que l'on respire. Pas le choix. Une ville où « être surveillé » et « surveiller » forment une structure de contrôle autour des principales activités de la journée — et sans aucun doute de la nuit. On pourrait supposer qu'il s'agit d'un endroit conçu et construit pour les accros de la technologie, mais c'est en fait un sinistre camp de prisonniers pour imposer un programme de contrôle cybernétique.


Commentaire : Aliéné de sa Nature intrinsèque par une « libération » qui ne profite qu'aux marchés mondiaux, l'être humain s'oblige lui-même — dans une sorte de masochisme inconscient troquant une dépendance connue contre une autre encore inconnue, parfois pire que la précédente — à une conformité des corps et des esprits dictés par une société en pleine décivilisation.


C'est un endroit où les arbres seront absents parce qu'ils interrompent les signaux 5G. Ces signaux sont au cœur du contrôle de toutes les activités au sein de ce monde aride de béton, de verre et de rayonnement par micro-ondes. Malheur à vous si perdez votre puce personnelle, celle qui donne accès à tout ce dont vous avez besoin, y compris à votre propre voiture autonome et à la possibilité de déverrouiller la porte d'entrée de votre maison. Dans une ville intelligente, si vous perdez ou détruisez votre puce, vous devrez demander la permission à Big Brother pour pouvoir rentrer chez vous, allumer les lumières et ouvrir le réfrigérateur.

L'« Internet de tout » par le biais du centre technologique de la 5G au sein d'une « ville intelligente » garantit que les citoyens ne peuvent pas agir en dehors de l'autorité du contrôle maître centralisé de l'ordinateur.

Un fantasme orwellien ? Non, ce sont les premières phases d'une réalité qui existe déjà.


Commentaire : Dans un monde où ce qui est dit devient ce qui est, dans lequel l'ignorance est élevée au rang de vertu et qui conjure le réel au profit du virtuel, un monde où tout est marchandise, « le corps moderne n'est plus qu'un œil rivé à l'écran », et son esprit prisonnier du pouvoir des faiseurs d'histoires.


Mais tout cela sera, je présume, une source de frisson pour ceux qui acceptent volontiers un destin contrôlé par quelqu'un d'autre qu'eux-mêmes. Une source de frisson pour tous ceux qui trouvent dans une telle existence techno-psychotique un prolongement direct de leur fascination pour tout ce qui relève du domaine du « superficiel ». Et cela nous ramène aux narcissiques adeptes du selfie qui parcourent le monde avec leurs smartphones munis d'une tige d'extension pour se photographier sur des fonds exotiques et des œuvres d'architecture célèbres comme s'ils n'étaient que des découpes vides pour un décor de théâtre. Après tout, la seule chose qui compte vraiment pour les défenseurs du selfie, c'est eux-mêmes.

C'est un remarquable pouvoir de séduction qui attire et conduit l'esprit et l'âme de l'être humain dans un miroir aux alouettes. Le trait de génie, le véritable coup de maître dans tout cela, c'est l'illusion de normalité conférée à la situation telle qu'elle est — et ceux qui ne s'y conforment pas sont considérés avec incrédulité et relégués au musée des espèces rares et obsolètes pour des recherches spécifiques sur leurs étranges traits individualistes.

Cependant, ces espèces rares et obsolètes s'avèrent avoir des gènes robustes et des systèmes immunitaires résistants. Ils n'ont jamais abandonné la Nature au profit de l'aride paysage virtuel de la 5G. En lieu et place, ils ont organisé la résistance et ont été soutenus par des forces et un dynamisme qui n'ont pas été reconnus ou compris par les adeptes du smartscape. [Smartscape est un outil de visualisation en temps quasi réel de la topologie de l'environnement. C'est aussi un programme de formation complet qui enseigne aux professionnels du paysage et de l'irrigation les principes fondamentaux de la conception, de l'installation, de l'irrigation et de l'entretien des paysages désertiques adaptés. - NdT]

Ces espèces rares et obsolètes ont gardé vivant le flambeau de la justice et de la vérité et ils se sont multipliés malgré le paysage dystopique qui les entourait. Ils ont conservé le nom collectif d'« humanité » et les sentiments chaleureux qui sous-tendent cette dénomination — l'état que nous appelons « humain ». Et au fil du temps, ils ont commencé à soigner les terres qui les nourrissaient et à sauver ceux qui de par leur choix naïf se noyaient dans la soupe électro-magnétique assaisonnée de l'amour excessif de l'image qu'ils ont d'eux-mêmes. Ils ont écouté les cris de désespoir de ces captifs — pour trouver un moyen de sortir de leur prison toxique dans laquelle ils se sont eux-mêmes engeôlés parce qu'elle était revêtue des atours lui donnant toute l'apparence de la normalité. L'irrémédiable adepte du selfie est le seul à n'être jamais revenu à la vie réelle. Les autres ont fait l'expérience de l'épanouissement d'un Moi dont ils ignoraient l'existence. Un Moi désintéressé.

Avec quel infortuné succès ce Moi désintéressé avait par les distractions et la fantaisie été tenu à distance des paysages d'antan, aujourd'hui disparus et sans âme. Comme on l'a noté à maintes reprises au cours des millénaires, le seul véritable apprentissage est l'apprentissage par l'expérience.

À propos de l'Auteur

Julian Rose est un militant international qui, en 1987 et 1998, a mené une campagne pour éviter que le lait non pasteurisé ne soit interdit au Royaume-Uni, et une campagne « Dites non aux OGM » en Pologne qui a abouti à l'interdiction nationale des semences et plantes GM dans ce pays en 2006. Julian fait actuellement campagne pour « Stopper le WiFi 5G ». Il est l'auteur de deux titres acclamés : Changing Course for Life et In Defence of Life, et est adepte de longue date du yoga associé à la méditation. Voir son site web pour plus d'informations et pour acheter ses livres julianrose.info.

Source de l'article : Waking Times
Traduction : Sott.net