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Des destroyers russes en mer Caspienne lancent des missiles de croisière sur des cibles terroristes en Syrie, 7 octobre 2015
Dimanche dernier, lors de notre émission radio hebdomadaire, je faisais remarquer que les É-U et leurs alliés occidentaux avaient répondu au lancement d'une vraie guerre contre le terrorisme en Syrie par un silence assourdissant, un peu comme le silence ostentatoire de Netanyahou à l'ONU récemment, mais en plus assourdissant encore. Si assourdissant, d'ailleurs, que la boucle a été bouclée, et que j'ai fini par entendre quelque chose.

D'abord, ce n'était qu'une tirade alambiquée prononcée avec l'accent américain, du style : « La Russie est en train d'empirer les choses ». Mais bientôt, elle s'est amplifiée et a annoncé dans un accent très british : « Nous aussi, nous bombardons l'ÉI, vous savez ! ». Et très vite, c'est devenu une véritable cacophonie, une diarrhée verbale, un tissu d'absurdités sur la Russie qui « tue des civils innocents en Syrie » et, plus récemment, qui « envahit l'espace aérien - danger ! - » de notre allié otanesque, la Turquie.

Tout cela n'est cependant qu'un déversement de « bruit et de fureur », car l'essentiel à retenir, c'est que la supercherie de la « war on terror » made in USA a été dénoncée de façon spectaculaire par la Russie, et il n'y a rien - j'insiste là-dessus, rien - que les maîtres d'œuvre de la terreur à Washington et Langley ne puissent faire à ce sujet, si ce n'est déclarer la guerre à la Russie.

Les seules déclarations occidentales plus ou moins honnêtes à propos de la décision russe d'intervenir en Syrie viennent de la même personne, le général de l'US Air Force Philip Breedlove, commandant en chef des forces de l'OTAN en Europe. Le 28 septembre, à Berlin, Breedlove a déclaré lors d'une réunion de la « German Marshall Fund » - un think tank étasunien qui commémore le Plan Marshall, une initiative qui a permis aux É-U d'obtenir un contrôle économique sur la majeure partie de l'Europe de l'Ouest après la Deuxième Guerre mondiale - que la Russie avait installé « des capacités de défense aérienne/stratégies anti-accès très sophistiquées » non à l'intention de l'ÉI, mais « d'autre chose ». Bien sûr, cette « autre chose » signifie « bombes de l'OTAN ».

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Le général Strangelove (Folamour), euh, Breedlove: « La raison du plus fort n'est pas la meilleure ! (Sauf quand c'est nous les plus forts.) »
Au cours de cette réunion, Breedlove a également affirmé que des avions avaient commencé à être déployés à la base aérienne de Diyarbakir dans le sud-est de la Turquie, dans le but de « porter secours à nos partenaires de la coalition en Iraq et en Syrie, si cela s'avérait nécessaire. » Une décision sage et éclairée, car 36 h plus tard, un général russe entrait dans l'ambassade étasunienne à Bagdad et déclarait à un employé du consulat que « les bombardements commenceraient dans une heure ». Nous ne saurons jamais si des agents de la CIA/de l'armée étasunienne ont ordonné en catastrophe une évacuation immédiate des camps d'entraînement de l'ÉI ou de l'ASL en Syrie juste avant que les missiles russes ne les réduisent en miettes, mais la pensée qu'ils aient pu le faire est réjouissante.

La plupart de nos lecteurs ont certainement déjà intégré la vérité objective concernant la « war on terror » menée par les É-U ; à savoir que ce n'est qu'un cynique écran de fumée dissimulant l'expansion impérialiste étasunienne, et visant en particulier à « contenir » la Russie, la seule véritable menace à l'hégémonie mondiale étasunienne. Au cours de 7 dernières décennies, cette hégémonie a été garantie principalement par le contrôle étasunien du pétrole du Moyen-Orient, via l'interférence des É-U dans les affaires des nations du Levant, jusqu'à l'orchestration de coups d'État et autres coups tordus visant à déstabiliser la région. Parallèlement, Washington a dépensé d'énormes quantités d'argent et mobilisé une puissance militaire considérable pour contrôler d'autres nations dans le monde et imposer une pax Americana qui garantissait la domination des É-U.

Desseins hégémoniques

Aujourd'hui, les É-U sont le plus grand producteur, mais aussi le plus grand consommateur de pétrole au monde. Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, la consommation de pétrole aux É-U commença à dépasser sa production. Cette tendance s'est poursuivie depuis, ce qui veut dire que les É-U consomment tout le pétrole qu'ils produisent + la même quantité. Assurer et maintenir une source abondante d'hydrocarbure pour l'Empire a donc toujours été la priorité numéro 1 du Département d'État étatsunien.

Pendant la Première Guerre mondiale, alors que les « Alliés » combattaient les Empires centraux d'Europe, les Britanniques conclurent un traité qui transforma les territoires appartenant à la dynastie saoudienne (en Arabie saoudite moderne) en protectorat britannique. Après la guerre et la chute de l'Empire ottoman, les puissances occidentales, en particulier la G-B et la France, dessinèrent la carte du Moyen-Orient moderne et cherchèrent à contrôler les nouveaux États-nations et leurs ressources. L'État d'Arabie Saoudite fut charcuté et placé sous le contrôle d'Ibn Séoud, le chef tribal de la « dynastie saoudienne ».

Conformément aux attentes, du pétrole fut découvert en Arabie Saoudite en 1938 par des géologues travaillant pour la Standard Oil of New York en partenariat avec les responsables saoudiens. Séoud, qui entre temps s'était proclamé « roi », accorda un pouvoir substantiel sur les champs pétrolifères à la société Aramco (Arabian American Oil Company) contrôlée par les É-U, à la grande déconvenue des Britanniques qui avaient financé la montée au pouvoir de la dynastie saoudienne dans l'espoir d'obtenir un accès illimité à toutes les réserves pétrolières qui devaient être prospectées.

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Le président des É-U, Franklin D. Roosevelt, conclut un marché secret avec le roi saoudien Abdelaziz à bord d’un navire de gerre sur la mer Rouge, le 20 février 1945, un jour après la conférence de Yalta en Crimée, qui établissait les fondements de futures institutions de gouvernance mondiale sous la houlette des États-Unis.
Après la Deuxième Guerre mondiale, la majeure partie de l'Europe, la Russie et les grands pays du Pacifique se trouvaient à des degrés divers en état de ruine économique et croulaient sous les dettes de guerre. Les É-U, ayant joué un rôle relativement mineur dans la guerre, et ayant accordé des prêts substantiels (en cash ou en armes) à nombre des belligérants, étaient quant à eux dans une position économique dominante (1). En tant que « havre de paix », ils avaient également acquis environ 80% de l'or mondial de leurs alliés durant la guerre, et en pillant les réserves des ennemis conquis, plus particulièrement le Japon (2). Du fait de cet ascendant économique, 44 pays se réunirent en 1944 à la conférence de Bretton Woods et acceptèrent le plan étasunien de faire du dollar la monnaie de réserve mondiale, indexée sur l'or. C'est-à-dire que chaque dollar était directement convertible en or à un taux fixe. Cela augmenta considérablement la demande mondiale de dollars et inspira la confiance dans l'économie étasunienne, offrant aux É-U un « pont d'or » économique. Toutefois, en même temps, « l'État providence/l'État guerrier » étasunien (Welfare and Warfare) était limité par la quantité de dollars qu'il pouvait imprimer en proportion à l'or physique qu'il possédait.

Dans les années 1960, en conséquence de leurs dépenses inconsidérées et de leur comportement belliciste à travers le monde, les É-U avaient accumulé une dette en dollars qui dépassait la quantité d'or physique (étalon-or) qu'ils détenaient. La confiance tant dans le dollar que l'économie étasunienne diminua, et de nombreuses nations commencèrent à échanger leur stock de dollars contre de l'or physique. L'élite à Washington comprit qu'elle ne pouvait plus continuer à vivre « au-dessus de ses moyens » et à maintenir son modèle du « dollar indexé sur l'or ». Mais au lieu de se serrer la ceinture et d'adopter un comportement responsable fiscalement parlant, le président Nixon et Kissinger échafaudèrent un plan visant à indexer le dollar non sur l'or, mais sur « l'or noir ».

Le pétrodollar entre en scène

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Kissinger met en place le modèle du pétrodollar de concert avec la dynastie saoudienne, en 1973.
En 1973, en contrepartie de la fourniture de grandes quantités d'équipements militaires, d'une garantie de protection et de l'assurance qu'ils resteraient à jamais rois du désert, le gouvernement passa un marché avec les Saoudiens, qui stipulait que tout le pétrole saoudien devait être payé en dollars. En échange des mêmes garanties, tous les membres moyen-orientaux de l'OPEC emboîtèrent le pas aux Saoudiens. Ce nouveau modèle « pétrole contre dollars », également connu sous le nom de pétrodollar, était encore meilleur que celui du « dollars contre or », parce que non seulement il renforçait la constante demande internationale de dollars, mais les É-U eux-mêmes pouvaient acheter tout leur pétrole aux Saoudiens et à d'autres, au coût de l'impression de quelques billets. En outre, les États du Golfe acceptèrent d'investir leurs profits excédentaires issus des ventes de pétrole dans l'économie étasunienne.

Normalement, la valeur de l'économie et de la monnaie d'une nation est déterminée par son PIB, soit la valeur des biens qu'elle produit et est à même de vendre. Depuis l'avènement du pétrodollar, cependant, la valeur de l'économie étasunienne est largement basée sur la quantité d'argent qu'elle peut imprimer. Un marché très avantageux sur tous les points.

Comme le décrit le Dr Bulent Gokay, de l'université de Keele :
« Ce système, qui fait du dollar la monnaie de réserve pour les échanges pétroliers a pour conséquence de maintenir la demande en dollars « artificiellement » forte. Cela permet aux États-Unis d'émettre des dollars à un coût quasiment nul pour financer des dépenses militaires plus importantes ainsi que la consommation de produits d'importations. Il est possible, en théorie, d'émettre des dollars en quantité illimitée. Tant que les États-Unis n'ont pas de rival sérieux et tant que les autres pays font confiance au dollar, le système se perpétue. »
Si le pétrodollar venait à être remplacé par une autre monnaie via la liquidation massive de dollars, la valeur du dollar s'effondrerait car il perdrait son utilité pour tous les pays de la planète sur le marché pétrolier. Des milliards et des milliards de dollars US reflueraient alors vers les É-U, menant à l'hyperinflation, des augmentations des taux d'intérêt, des pertes d'emplois massives et un chaos économique et social généralisé. En essence, cela signerait la fin des États-Unis tels que nous les connaissons. Si l'économie étasunienne s'en remettait, la Réserve Fédérale n'imprimerait plus de dollars pour résoudre les problèmes économiques, assurée du fait que tout le monde se les arracherait pour les échanger contre des biens matériels. La quantité d'argent circulant dans le système devrait être réduite considérablement, menant à une réduction drastique de la taille de l'économie étasunienne et, au final, les É-U prendraient enfin la place qui est la leur, en bas de la liste des nations les plus puissantes au monde.

La raison pour laquelle le pétrole du Moyen-Orient et les régimes corrompus qui le contrôlent sont essentiels à l'existence des É-U en tant que « numéro 1 » devrait donc être évidente. Qu'est-ce qui pourrait bien provoquer le remplacement du pétrodollar ?

La subversion de l'ordre naturel

Si vous regardez un atlas du monde, vous remarquerez que les États-Unis sont séparés de la masse continentale eurasienne par deux vastes océans. L'Eurasie contient plus de 62% de la population mondiale, et à peu près le même pourcentage en termes de ressources. Si l'Eurasie était livrée à elle-même, la majorité des échanges commerciaux mondiaux prendrait place entre les nations de la masse continentale eurasienne, et cette dernière deviendrait le « centre » économique du monde. Pourtant, ce n'est pas ainsi que le monde fonctionne aujourd'hui. Au lieu de cela, les É-U sont à la fois la « plus grande économie » au monde, et aussi sa « seule superpuissance ».

Deux guerres mondiales et nombre d'autres conflits « mineurs » ont été menés par les É-U afin de créer ce déséquilibre qui a provoqué la division de l'Eurasie. Aujourd'hui, l'Europe occidentale est alignée sur les É-U contre la Russie (et la Chine dans une certaine mesure), et le Moyen-Orient est largement contrôlé par les É-U et la G-B, ou « l'anglo-Amérique », comme j'aime à appeler ces deux larrons en foire qui sont décidément faits l'un pour l'autre. Une grande partie du continent africain a été exploitée pour ses ressources et maintenu dans la pauvreté par ces deux pays (et par la France). Quant à l'Amérique du Sud, elle fut jusqu'à récemment soumise au même traitement.

Dans cet article, j'explique que, pendant la plus grande partie de l'Histoire moderne, et certainement durant tout le XXe siècle, l'objectif majeur de l'anglo-Amérique a été d'entraver l'expansion russe. Tandis que ces tentatives étaient formulées dans des termes idéologiques visant à susciter le soutien de l'opinion publique, la véritable motivation était un point de vue très réaliste partagé par les élites américaines et britanniques : si la Russie devait se développer naturellement, en fonction de ses ressources et de sa position géographique, alors c'est elle, et non l'anglo-Amérique, qui dominerait le monde en intelligence avec le reste de l'Eurasie, et probablement l'Afrique.

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Le Nouveau Siècle Eurasien (désolé l'Amérique, tu n'en fais pas partie !)
Le 11 septembre et la ruée vers le Moyen-Orient

À la fin de la « guerre froide », l'anglo-Amérique n'avait plus de raison à invoquer pour conserver son rôle autoproclamé de défenseur de la « paix » mondiale et de pourvoyeur de la « liberté et de la démocratie » pour tous. Les gens intelligents ne manqueront pas de remarquer cette coïncidence : 3 ans après la chute du mur de Berlin et la disparition de la « menace communiste », le « terrorisme musulman du Moyen-Orient » constituait déjà un « grave problème pour l'Amérique ».

La première « attaque terroriste islamique » aux É-U eut lieu au WTC en 1993. Cinq ans plus tard, Oussama ben Laden bombardait (nous dit-on) des ambassades étasuniennes en Afrique, et les décideurs politiques de Washington rédigeaient des rapports sur la nécessité d'établir « des bases opérationnelles avancées » au Moyen-Orient, et sur la nécessité « d'un événement catastrophique et catalyseur - comme un nouveau Pearl Harbor » - pour justifier la création de forteresses militaires dans la région.

En novembre 2000, Saddam Hussein déclarait que l'Iraq n'accepterait bientôt plus qu'un paiement en Euros pour ses transactions pétrolières. Moins d'un an plus tard, les attentats du 11 septembre avaient lieu, et 18 mois plus tard, les É-U envahissaient et occupaient l'Iraq. Le 5 juin 2003, le pétrole iraquien était à nouveau payable en dollars US. Une coïncidence, à n'en pas douter.

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Le jeu de société « War on Terror »… sauf que ce n'est pas un jeu.
En 2002, le Los Angeles Times rapporta qu'en avril 2000, plus d'un an avant les attentats du 11 septembre, les É-U avaient commencé la construction de la base militaire d'Al Udeid (Qatar) pourvue d'une piste d'atterrissage de 4 km, au coût d'un milliard de dollars. La justification invoquée par Washington pour cette nouvelle base était de « se préparer à une action renouvelée contre l'Iraq ».

Un document du Pentagone daté du 5 mars 2001 et intitulé Foreign Suitors for Iraqi Oil Field Contracts détaille la façon dont les champs pétrolifères iraquiens seraient morcelés et sous-traités à des compagnies pétrolières occidentales. C'était deux ans avant l'invasion. Un article de mars 2003 publié dans le Baltimore Sun cite l'ancien vice-secrétaire d'État pour les affaires proche-orientales, Edward Walker : une invasion de l'Iraq figurait en priorité sur la liste des objectifs de l'administration Bush seulement dix jours après l'investiture de ce dernier, et huit mois avant le 11 septembre. Mais il ne s'agit que de « coïncidences étranges ».

Les attentats du 11 septembre ne visaient évidemment pas seulement à justifier l'occupation de l'Iraq. L'Iraq n'était que le premier sur la liste étasunienne des États « à abattre ». L'Afghanistan aussi fut envahi et occupé (et l'est toujours !). Si vous regardez un Atlas du monde (très utiles, les cartes !) en vous concentrant sur le Moyen-Orient et l'Afghanistan et en considérant la géopolitique du pétrole et du gaz, si vous réalisez que la Russie et la Chine sont les principaux concurrents de l'Empire étasunien, et si vous ajoutez à cela les « guerres de 4e génération » menées par des armées de mercenaires djihadistes irréguliers contrôlés par les Saoudiens, armées qui peuvent être envoyées n'importe où, n'importe quand, vous commencerez à comprendre les raisons de la politique étrangère menée par par les É-U depuis 15 ans.

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Vous voyez ?
En passant, parmi les pays qui ont abandonné (ou qui ont tenté d'abandonner) le pétrodollar, on trouve la Russie, l'Iran, la Libye, le Vénézuela et la Corée du Nord.

La présence étasunienne au Moyen-Orient depuis le 11/9, présence qui implique l'invasion et l'occupation de l'Iraq et de l'Afghanistan, le bombardement du Pakistan, le renversement de Kadhafi et l'orchestration de la « guerre civile » en Syrie, n'a eu qu'un seul et unique but, et c'est toujours le même : contrecarrer l'expansion économique de la Russie au-delà de ses frontières et protéger le statut hégémonique du pétrodollar. En résumé, si la Russie, la Chine et l'Iran parviennent à commercer librement entre eux et avec d'autres pays situés au sud et à l'ouest de la Russie, les jours du pétrodollar, et donc de l'anglo-Amérique, sont comptés.

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Contenir la Russie via l'Ukraine

En lien étroit avec les tentatives désespérées de l'anglo-Amérique pour protéger le pétrodollar : sa volonté hystérique non seulement d'empêcher le renforcement des liens économiques entre la Russie et l'Europe, mais aussi de briser ceux qui existent déjà. Les É-U en particulier considèrent la dépendance européenne envers le gaz russe (et tout grand producteur de pétrole qu'ils ne « possèdent » ou n'influencent pas) comme une menace majeure à la continuité de l'allégeance européenne aux « valeurs » anglo-américaines qui consistent à préserver la domination des É-U.

Au début de l'année dernière, tandis que la « guerre civile » montée de toutes pièces faisait rage en Syrie, le Département d'État étasunien a organisé un coup d'État en Ukraine, provoquant le renversement du gouvernement pro-russe et installant un régime collabo qui, depuis, a établi un nouveau modèle d'obéissance servile à l'Occident. Historiquement, l'Ukraine est une plaque tournante pour le transit du gaz russe vers l'Europe. Les É-U espéraient pouvoir contenir le flux, forçant l'Europe à s'approvisionner ailleurs.

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Coup d'État à Kiev : les É-U allument un incendie aux portes de la Russie.
En initiant ce coup d'État, les É-U espéraient aussi (ou en premier lieu) expulser de Crimée la Flotte de la Mer Noire russe, ce qui aurait contrarié l'implication militaire planifiée par les Russes en Syrie. La Russie, manifestement consciente des motivations occultes derrière le coup d'État en Ukraine, a réagi en réintégrant la Crimée dans la Fédération de Russie. La stratégie russe concernant la Crimée a alors été utilisée par les médias occidentaux pour provoquer des réactions hystériques de la part des gouvernements de l'UE : la Russie avait l'intention d'envahir l'Europe entière ! Il s'agissait de convaincre les Européens de la nécessité de se « diversifier » et de laisser tomber le gaz russe. Mais 18 mois plus tard, le gaz russe coule toujours via l'Ukraine vers l'UE. C'est une chose d'attendre des gouvernements européens qu'ils disséminent la propagande étasunienne (« la Russie est diabolique ») ; c'en est une autre que de s'attendre à ce qu'ils laissent leurs citoyens mourir de froid et leurs usines mettre la clé sous la porte dans l'intérêt de la politique étrangère des É-U, politique qui se résume à : « Si je ne peux pas t'avoir, personne ne le pourra ».

La Syrie : à la croisée des chemins

La Syrie est un allié de longue date de l'Iran et de la Russie et, avec le Hezbollah et les Palestiniens, le dernier défenseur d'un Moyen-Orient laïc, progressif et nationaliste. En tant que tel, le gouvernement syrien s'oppose à tout ce que représentent les traîtres idéologues-coupeurs de têtes des Monarchies du Golfe, en particulier à leur coopération de longue date à la politique anglo-américaine belliciste au Moyen-Orient, politique considérablement facilitée par la même idéologie wahhabite adepte de la décapitation, idéologie également promue par les élites de Washington depuis les années 1970 afin de soutenir leur modèle de pétrodollar. En outre, la Syrie, refuge de millions de Palestiniens depuis 1948, n'est pas vraiment fan d'Israël.

Comme souligné plus haut, l'anglo-Amérique est déterminée à ce que l'Europe se fournisse en gaz ailleurs. Il n'y a pas grand chose à faire à court terme concernant les gazoducs du Nord Stream qui rejoignent directement l'Allemagne, ni concernant le transit du gaz via l'Ukraine, mais pas question pour l'Empire anglo-américain de laisser passer le projet South Stream, qui prévoyait de livrer le gaz russe en Europe du Sud.

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Le gazoduc South Stream proposé par la Russie et annulé par l'UE sur les ordres de Washington
Annoncé en 2007, South Stream semblait une chose acquise jusqu'en avril 2014, lorsque la Crimée a rejoint la Russie et que tout le monde s'est mis à avoir peur du croque-mitaine russe. Grâce au coup d'État en Ukraine qui a forcé la Russie à protéger sa flotte de la mer Noire, Washington, qui avait désormais un nouveau prétexte, a exhorté ses laquais européens à annuler le projet. En bon petit soldat, le Parlement européen a obéi, adoptant une résolution non contraignante s'opposant au projet de gazoduc et recommandant de rechercher des sources alternatives. Par chance pour l'UE et ses maîtres à Washington, une source alternative était déjà à l'œuvre sous la forme du projet de gazoduc Qatar-Turquie, déjà proposé dès 2002, qui transporterait le gaz qatari jusqu'en Turquie et dans l'UE. Par contre, il devrait passer par la Syrie. Lorsqu'on lui a demandé son accord, le gouvernement Assad a refusé, parce qu'il voulait « protéger les intérêts de [son] allié russe, qui est le premier fournisseur de gaz naturel à l'Europe. »

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Le gazoduc Qatar-Turquie : l'une des causes de la « guerre civile » syrienne.
Ce qu'entendait le gouvernement syrien par « protéger les intérêts de son allié russe » n'était pas qu'il ne permettrait jamais qu'un gazoduc moyen-oriental traverse son territoire jusqu'en Europe, mais qu'il ne permettrait qu'à certains gazoducs, contrôlés par certains pays, de le faire. Idéalement, la Russie préférerait éviter que le gaz moyen-oriental ne supplante le gaz russe sur le marché européen, mais le cas échéant, elle pourrait s'entendre avec un autre fournisseur moyen-oriental (ou iranien) sympathisant qui l'inviterait à développer les réserves de gaz.

Après avoir rejeté l'offre saoudienne, la Syrie a signé le projet de gazoduc Iran-Iraq-Syrie qui transporterait le gaz extrait du même champ gazier - dans le golfe persique, partagé par l'Iran et le Qatar (mais du côté iranien) - à travers l'Iran, l'Iraq, la Syrie et le Liban et ensuite sous la Méditerranée, probablement jusqu'en Grèce. À partir de là, le Qatar et la Turquie (de concert avec les Saoudiens) sont passés dans le camp « Assad doit partir ! », et ont commencé à fournir des djihadistes et des armes afin d'instiguer et d'alimenter la « guerre civile » syrienne. En conséquence du conflit en Syrie, toutefois, le projet de gazoduc Iran-Iraq-Syrie a été retardé, et aujourd'hui, la Turquie menace la Russie d'annuler le projet « Turkish Stream » ainsi qu'un accord turco-russe prévoyant la construction de réacteurs nucléaires en Turquie.

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Pas de problème, du moment qu'ils continuent à tuer des Kurdes !
La Turquie est également un grand consommateur de gaz russe, et le président turc Erdogan a déclaré qu'il envisageait de s'approvisionner ailleurs, mais dans ce cas, n'était-ce pas qu'il tentait déjà de faire en soutenant le retrait d'Assad afin de permettre la construction de la ligne Qatar-Turquie ? La Russie n'est pas si dupe.

Vous vous demanderez peut-être ce que l'Afghanistan a à voir avec tout cela, étant donné qu'il est enclavé de l'autre côté de l'Iran, à côté du Pakistan. Vous ne serez probablement pas surpris d'apprendre que l'Afghanistan possède également de vastes réserves de gaz et de pétrole et que, en 2010, des géologues étasuniens ont découvert d'énormes gisements de fer, de cuivre, de cobalt, d'or et de métaux industriels essentiels, comme le lithium. Mais avant tout, l'Afghanistan joue un rôle critique dans le transport du pétrole et du gaz de la mer Caspienne jusqu'en Chine, au Pakistan et en Inde, trois pays en voie de développement à forte population qui ont de gros besoins énergétiques. L'Afghanistan, qui a une petite frontière commune avec la Chine, a signé un contrat d'exploration pétrolière avec la China National Petroleum Corporation en décembre 2011. Mais revenons à la Syrie.

Mi-2013, tandis que les É-U, la G-B, les Monarchies du Golfe et la Turquie s'efforçaient d'éjecter Assad, le chef des renseignements saoudiens, le prince Bandar, s'est envolé pour Moscou, pour un rendez-vous avec Poutine. Bandar a fait des promesses et des menaces à peine voilées à la Russie au sujet de la Syrie.
« Étudions ensemble une stratégie russo-saoudienne commune concernant le pétrole. L'objectif est de se mettre d'accord sur les quantités de pétrole à produire et le prix du baril afin de maintenir les prix du pétrole sur les marchés mondiaux stables. Nous comprenons votre intérêt pour le dossier du pétrole et du gaz dans la Méditerranée depuis Israël en passant par Chypre vers le Liban et la Syrie jusqu'à la Russie. Nous comprenons aussi ce que représente le pipe-line de gaz russe vers l'Europe, et nous ne sommes pas en concurrence avec vous » [a déclaré Bandar, censé s'exprimer avec le soutien total des É-U]
Bandar a ensuite promis de protéger la base navale russe en Syrie si le régime d'Assad était renversé, mais a également fait allusion à la possibilité d'attentats terroristes tchétchènes contre les Jeux Olympiques d'hiver en Russie si aucun accord n'était trouvé. « [J]e peux vous offrir une garantie de protection des Jeux olympiques d'hiver de Sotchi qui auront lieu sur la mer Noire l'année prochaine. Nous savons que les groupes tchétchènes menacent la sécurité des Jeux, nous les contrôlons, ils ne se rendent en Syrie qu'après coordination avec nous. Ces groupes ne nous font pas peur. Nous les utilisons face au régime syrien, mais ils n'auront aucun rôle ou influence dans l'avenir politique de la Syrie ».

Des menaces et des promesses en l'air de la part d'un olibrius coupeur de tête atteint de la folie des grandeurs. Les Saoudiens n'ont aucune influence sur le Qatar (seule l'anglo Amérique a une telle influence), et tandis que la Russie aurait pu bénéficier d'une aide saoudienne pour maintenir les prix du pétrole à la hausse, Poutine n'était pas prêt à faire confiance à ce « prince » pseudo-musulman fanatique. Sa réponse a été pour le moins appropriée :
« Notre position concernant Assad ne changera jamais. Nous pensons que le régime syrien - et non ces mangeurs de foie - est le meilleur porte-parole du peuple syrien. »
Un an plus tard, sans aucun doute sur les ordres des É-U, les Saoudiens augmentaient leur production de pétrole afin de juguler les prix du marché mondial, diminuant ainsi les revenus pétroliers de la Russie. Cette manœuvre a pris place parallèlement à une attaque financière organisée par l'Occident contre le rouble. La Russie a survécu, et un an plus tard, a commencé à bombarder les mangeurs de foie du prince Bandar en Syrie.

Le plus frappant, c'est que tous ces divers projets de gazoducs moyen-orientaux censés remplacer le gaz russe en Europe seraient bien plus coûteux à construire que le South Stream de la Russie - dont les gazoducs sont presque tous construits - ou que l'alternative Turkish Stream proposée par la Russie à la fin de l'année dernière. Les réseaux gaziers qataris devraient parcourir 5000 km sur 4 pays pour atteindre l'UE, comparé aux 1000 km à vol d'oiseau sous la Mer Noire pour le South Stream ou le « Turkish Stream ». Mais à nouveau, il ne faut pas espérer que les fous furieux de l'Empire anglo-américain ou leurs copains dégénérés coupeurs de têtes fassent preuve de bon sens, dans leur acharnement à stopper la Russie par tous les moyens.

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La Russie veut la guerre : regardez, ils mettent leur pays tout près de nos bases militaires
Intérêts israéliens

Vous avez peut-être remarqué qu'Israël a fait montre d'une passivité inhabituelle (selon les critères israéliens) face à ce qui, pour lui, s'avérerait une opportunité majeure d'accélérer la chute de son vieil ennemi, la Syrie. Il y a plusieurs raisons au fait qu'Israël ne s'est pas lancée à fond dans la campagne pour éliminer Assad et son gouvernement :

1.) Les Saoudiens, les Qataris, les Turcs et les anglo-Américains faisaient déjà du bon boulot (du moins jusqu'à maintenant)

2.) Tandis qu'Israël a mis de l'argent dans les conflits gaziers, sous la forme du champ gazier du Leviathan au large de ses côtes, il n'a pas besoin de la Syrie pour acheminer son gaz.

3.) Israël et la Russie ne sont pas ennemis. En 2013, Gazprom a signé un marché sur 20 ans avec la firme israélienne Levant LNG Marketing Corp, par lequel il s'engageait à acheter exclusivement du gaz naturel liquéfié extrait du champ gazier Tamar 2 en Israël.

4.) Israël a déjà volé un morceau de la Syrie en 1967 - le plateau du Golan - et n'a pas l'intention de le rendre. En prime, un gros gisement de pétrole y a été découvert récemment.

5.) Israël est ravi lorsque ses voisins moyen-orientaux se battent entre eux. Si Israël entre en action à ce stade, ce sera pour utiliser le « brouillard de la guerre » de sorte à initier une « solution finale » à son urgent « problème palestinien ».

À quoi s'attendre désormais

Je ne suis pas devin, mais je pense qu'on peut s'attendre à ce que les É-U répondent à l'intervention russe au Moyen-Orient de la seule façon dont ils sont capables - « asymétriquement », par de la diffamation, des calomnies et des mensonges éhontés concernant les faits et gestes de la Russie en Syrie, Ukraine, Europe et partout où la Russie et Poutine pointent leur nez. Dans la même veine, attendez-vous à une pression continue sur les divers États de l'UE qui sont de potentiels points de transit pour les futurs gazoducs russes, comme la Grèce et la Macédoine. Le président de l'UE a d'ailleurs publiquement déclaré que certains « dirigeants étrangers » (devinez qui) avaient délibérément provoqué la « crise des réfugiés » pour « affaiblir l'Europe ». Remarquez les pays en première ligne : Grèce, Macédoine, Hongrie. Bien sûr, ils peuvent toujours mettre « Daesh » à contribution pour commettre des attentats terroristes et déstabiliser les pays des Balkans (l'Albanie, par exemple). À nouveau, c'est en partie pour cette raison que la Russie bombarde les mercenaires saoudiens à l'heure où j'écris.

Reste que l'Europe demeurera l'« alliée » des É-U tant qu'elle continuera à se conformer à leurs politiques, même celles qui nuisent gravement aux États-membres de l'UE. Mais les É-U se livrent à un jeu dangereux. Comme la petite « terreur des bacs à sable » qui prend le silence des autres gosses pour de l'acceptation, Washington pourrait bien se réveiller un jour et découvrir que certains de ses alliés les plus proches complotent contre lui, peut-être même de concert avec leur « ennemi commun ».

Les régisseurs de l'Empire anglo-américain sont quand-même capables de beaucoup de choses pour sécuriser leurs positions. Mais leur avenir apparaît de moins en moins radieux à mesure que les jours passent. En fait, moins de deux semaines après que la Russie a commencé à bombarder les mangeurs de foie, on dirait bien que toute leur entreprise commence à dérailler.

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Eh ! On peut être deux à jouer à ce jeu là !
Bagdad a récemment annoncé qu'il voulait que la Russie joue un rôle plus grand que les É-U en Iraq. Une véritable gifle, après 10 années de « liberté et de démocratie livrées gratis ». L'Afghanistan a lui aussi récemment tenté une ouverture auprès des Russes, en leur demandant une aide militaire contre les Talibans. Coïncidence (ou pas !), le secrétaire de la Défense étasunien, Ashton Carter, a annoncé hier que la « mission » de l'OTAN en Afghanistan devrait peut-être être prolongée de 4 ans après le retrait des troupes de l'OTAN, initialement planifié pour 2016. Pas en reste, un haut diplomate russe a annoncé (hier également) que non seulement des djihadistes originaires de Russie étaient entraînés en Afghanistan par « Daesh », mais aussi par des ressortissants étasuniens et britanniques ! Le signal pour un bombardement russe de « Daesh » en Afghanistan ?

Il est d'une importance vitale que le plus de gens possibles voient « derrière le rideau » des frasques géopolitiques qui dominent actuellement les gros titres. La presse occidentale rapporte que Cameron, Obama et consorts ne soutiendront pas les frappes aériennes russes contre Daesh en Syrie tant que la Russie continuera à soutenir Assad, ce véritable « dictateur assoiffé de sang ». Un tissu d'absurdités tellement abracadabrantes et puériles qu'il est embarrassant de voir ces grandes gueules politicardes faire de leur mieux pour avoir l'air convaincantes.

Si Assad est si « méchant », pourquoi fut-il honoré à Buckingham Palace plus de deux ans après son premier mandat ? Si Kadhafi était un « dictateur cruel », pourquoi fut-il invité à planter sa tente et à dîner à l'Élysée en décembre 2007 ? Le monde de la realpolitik est délibérément dissimulé au public, parce que les politiques occidentaux craignent que, si leurs véritables paroles et leurs véritables actes étaient dévoilés, « le peuple [les] traînerait dans la rue et [les] lyncherait », comme l'a un jour déclaré George H W Bush.

Le dernier siècle d'Histoire mondiale a été dominé et modelé par le pétrole et, plus récemment, par les guerres du gaz entre les puissances majeures. Il n'est pas exagéré de dire que des millions d'innocents ont été massacrés, principalement par les gouvernements occidentaux et leurs armées, pour garantir l'accès et le contrôle du pétrole et du gaz, et faire en sorte que tout le monde soit maintenu dans un relatif état de pauvreté et d'asservissement. C'est un point important : le monde contient suffisamment de ressources naturelles pour que tous les pays puissent prospérer, mais la pathologie des bâtisseurs d'empire occidentaux exige qu'eux seuls contrôlent le monde au détriment des autres.

La vie, l'Univers - peu importe le nom que vous lui donnez - a une capacité troublante à nous « parler » si nous prêtons suffisamment attention aux « signes » qu'il nous envoie. Une analogie souvent utilisée pour décrire le « service de messagerie universel » est celle d'un panneau d'affichage : au départ, le message apparaît en petits caractères, de façon anodine. S'il est ignoré, les lettres s'agrandissent. S'il est toujours ignoré, des lumières clignotantes apparaissent. Au final, le panneau nous tombe sur la tête. On notera avec intérêt que, tandis que le monde poursuit sa descente inexorable dans les guerres et les crises pétrolières et gazières, le nombre d'explosions anormales de pétrole et de gaz - explosions apparemment d'origine naturelle pour la plupart - est en train d'augmenter à un rythme alarmant. L'« Univers » essaie-t-il de nous dire quelque chose ?


Notes

1 Voir Super Imperialism: The Economic Strategy of American Empire, de Michael Hudson
2 Voir Opération « Lys d'or » : Le scandaleux secret de la guerre du Pacifique ou comment les États-Unis ont utilisé le trésor de guerre japonais pour financer la guerre froide, de Sterling et Peggy Seagrave