La création d'une armée du Kosovo serait non seulement une entrave aux décisions de l'ONU mais aggraverait les tensions dans la région tout en forçant des milliers de Serbes à s'enfuir, estime le politologue franco-serbe Nikola Mirkovic. RT France : Le président kosovar Hashim Thaçi a lancé le projet de transformer les Forces de sécurité du Kosovo en une véritable armée nationale et professionnelle. Cette évolution inquiète aussi bien le premier ministre serbe Aleksandar Vucic que l'OTAN. Ont-ils selon vous raison d'être inquiets ?

© Marko Djurica / Reuters
Une armée au Kosovo ? Pourquoi ?
Nikola Mirkovic (N. M.) : Ils ont tout à fait raison. Il faut comprendre que c'est une entrave à la résolution 1244 de l'ONU. On sait très bien que le gouvernement actuel du Kosovo ne fait pas grand état de cette résolution, ce qui n'empêche pas cette situation de représenter un danger. Elle prévoit in fine le retour de l'armée serbe au Kosovo. Il est évident aujourd'hui que c'est un vœu pieu - qui serait d'ailleurs dangereux - mais à aucun moment il n'a été envisagé que les Albanais du Kosovo puissent avoir leur propre armée. Il ne faut pas oublier que le Kosovo n'est pas reconnu comme un Etat indépendant par une grande partie de la planète.

La Russie comme l'Algérie, la Chine, le Brésil ou même le Vatican ne le reconnaissent pas. Il me semble dangereux qu'un Etat qui n'est pas reconnu par la moitié de la planète ait sa propre armée. D'autant plus au vu de la situation albanaise dans les Balkans en ce moment.

© Inconnu
RT France : Si ce projet arrivait à son terme, quelles pourraient être les conséquences pour la région ? Doit-on s'attendre à un retour des tensions et des violences ?

N. M. : Je pense que cela pourrait être fatal à cette région et aux relations entre les différents pays balkaniques. On sait déjà que ces relations sont très compliquées. Il y a encore des sujets sur lesquels les Albanais de Pristina et les Serbes de Belgrade n'arrivent pas à se mettre d'accord. Ils discutent notamment des questions d'énergie, de justice et de scolarité. Ce sont des processus longs. Les autorités des deux pays se sont mises d'accord devant les instances internationales pour essayer d'avancer sur ces sujets et tout d'un coup, les Albanais parlent d'une armée qui ne fait pas du tout partie de la plateforme de discussions entre Pristina et Belgrade. C'est donc extrêmement mal vu par les Serbes. Imaginez une force armée indépendante dans ce qu'ils considèrent comme leur propre Etat et territoire. Cela envenimerait la situation et exacerberait les tensions qui sont déjà à fleur de peau aujourd'hui dans la région. Que ce soit au Monténégro avec les problèmes de frontières avec le Kosovo ou que ce soit en Macédoine avec la plateforme de Tirana, où le gouvernement albanais essaie d'imposer ses vues au président macédonien. Cette armée ne ferait pas de bien à la région d'autant plus qu'elle serait formée par d'anciens combattants de l'UCK ( Armée de libération du Kosovo ).

RT France : Quel serait l'avenir des dizaines de milliers de Serbes qui vivent au Kosovo ?

N. M. : On considère aujourd'hui - bien qu'il soit difficile d'avoir un chiffre exact - que 100 000 à 150 000 Serbes vivent aujourd'hui au Kosovo. Officiellement, Hashim Thaçi dit vouloir une armée multi-ethnique. En réalité, aucun Serbe ne pourrait servir dans cette armée qui serait dirigée par des combattants de l'UCK qui ont décimé des milliers de Serbes. Il leur serait d'ailleurs difficile de rester au Kosovo. Si un jour, l'Etat obligeait par une conscription les Serbes à servir dans cette armée, cela ne serait pas possible pour eux. On est en plein dans la stratégie de tenter petit à petit d'expulser les Serbes du Kosovo. Depuis l'opération de bombardement totalement illégale de l'OTAN en 1999, plus de 200 000 Serbes ont déjà fui le Kosovo. On sait que les Albanais au pouvoir aujourd'hui rêvent de se débarrasser définitivement des Serbes qui sont perçus comme le talon d'Achille de leur stratégie politique et nationaliste à travers les Balkans.

RT France : Les Etats-Unis pourraient-ils aller jusqu'à ne plus reconnaître le Kosovo comme un Etat indépendant si ce projet d'armée nationale se concrétisait ?

N. M. : Il y a plusieurs scénarios possibles. Ce que l'on peut affirmer - et c'est un phénomène assez étonnant - , c'est que les Etats-Unis se sont radicalement opposés à la création de cette armée du Kosovo. Ils l'ont fait savoir par le ministère de la défense et par l'attaché militaire américain de l'ambassade à Pristina. Ils veulent à tout prix que Hashim Thaçi retire - ce sont leurs mots - ce projet. Le secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, a également condamné cette idée et a demandé que le président du Kosovo l'invalide. Elle est en effet contraire à la stratégie des Américains et de l'OTAN qui contrôlent un peu ce qui se passe au Kosovo. Ils savent pertinemment qu'une nouvelle armée albanaise dans la région aggraverait les tensions et orienterait les Balkans dans une direction qui n'est pas forcément celle que souhaite la diplomatie américaine en ce moment. Hashim Thaçi se retrouve donc un peu seul, ce qui est assez surprenant et encourageant. Il faut aussi souligner que Hashim Thaçi pourrait passer devant le nouveau tribunal pénal international qui va juger les criminels de l'UCK pour les exactions commises entre 1998 et 1999. Il y aura aussi bientôt des élections au Kosovo. On pense que Hashim Thaçi veut montrer ses muscles. Montrer qu'au Kosovo aujourd'hui c'est lui le chef, qu'il n'a peur de personne et qu'il est prêt à affronter l'OTAN et les Etats-Unis en vue des élections. Il veut quelque part passer pour le sauveur de l'âme albanaise du Kosovo. Il a des relents d'adrénaline et de testostérone en ce moment.

RT France : Vous parlez d'élections. La Serbie va également connaître une élection présidentielle le 2 avril. Ce sujet va-t-il être au cœur de la campagne ?

N. M. : C'est un sujet qui l'est déjà. Il faut bien comprendre que dans les Balkans, la question du Kosovo sera toujours un sujet important pour les Albanais et pour les Serbes qui sont ceux qui ont été les plus lésés à mon sens. On leur a arraché arbitrairement un territoire historique et plus que symbolique pour le peuple serbe. Le premier ministre actuel, Aleksandar Vucic est très critiqué parce que les négociations avec Pristina piétinent. Des Serbes sont encore attaqués. A Noël, des pèlerins serbes ont vu leur bus caillassé lors de leur voyage. De nombreux Serbes du Kosovo vivent encore dans la peur. Toutes les promesses faites par l'OTAN, l'Union européenne et Washington d'une société multiethnique où Serbes et Albanais vivraient en paix ne se sont jamais réalisées, voire même, ont tourné au cauchemar. La situation est toujours très tendue et les Serbes commencent à demander à leur Premier ministre des résultats. L'opposition politique du pays ramène d'ailleurs souvent ce sujet sur le devant de la scène. Aleksandar Vucic n'en demeure pas moins populaire en Serbie mais cette problématique reste l'un des sujets les plus prégnants dans la campagne électorale actuelle.

Nikola Mirkovic est un géopolitologue franco-serbe spécialiste des Balkans. Il est l'auteur de l'ouvrage Le Martyre du Kosovo (Editions Jean Picollec).