Bon, il faut parler du fascisme. Pas de n'importe quel type de fascisme. Un type de fascisme particulièrement insidieux. Non, pas le fascisme du début du 20e siècle. Pas le parti national fasciste de Mussolini. Pas le NSDAP d'Hitler. Pas le fascisme franquiste ni aucun autre type de mouvement ou de parti fasciste organisé. Pas même les redoutables nazis du Tiki-torch.
baby hitler moustache
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C'est de l'autre type de fascisme dont nous devons parler. Le genre qui ne vient pas dans la rue en agitant de grands drapeaux néo-nazis. Le genre qu'on ne reconnaît pas quand on le regarde. C'est comme cette blague sur les poissons et l'eau... le poisson ne reconnaît pas l'eau parce qu'il nage dedans. L'eau l'enveloppe. Le poisson en est inséparable. Il la respire à l'instant où il naît au monde.

Nous l'avons appris de nos parents, qui l'ont appris de leurs parents. Nos enseignants nous l'enseignent à nouveau à l'école. Il est quotidiennement renforcé au travail, dans les conversations avec les amis, dans nos familles et dans nos relations amoureuses. Nous l'absorbons dans les livres, les films, les émissions de télévision, les publicités, les chansons pop, les informations du soir, dans nos voitures, au centre commercial, au stade, à l'opéra... partout, car il est littéralement partout.

Pour nous, cela ne ressemble pas à du fascisme. Le fascisme ne ressemble au fascisme que lorsque vous lui êtes extrinsèque ou que vous le regardez de façon rétrospective. Quand on est dedans, le fascisme ressemble à la « normalité », à la « réalité », au « c'est comme ça ».
Nous — c'est-à-dire les Américains, les Britanniques, les Européens et les autres citoyens de l'empire capitaliste mondial — nous levons le matin, allons travailler, faisons des courses, payons nos agios et, par ailleurs, obéissons aux lois et nous conformons aux mœurs d'un système de pouvoir qui a assassiné d'innombrables millions de personnes dans sa quête de domination hégémonique mondiale. Il a perpétré de nombreuses guerres d'agression. Ses militaires occupent la plus grande partie de la planète. Ses agences de renseignement — c'est-à-dire la police secrète — gèrent un appareil de surveillance mondial qui peut identifier, cibler et éliminer n'importe qui, n'importe où, souvent au moyen d'un bouton de commande à distance. Son réseau de propagande ne dort jamais, et il n'existe aucun moyen réel d'échapper à son incessant conditionnement émotionnel et idéologique.

Le fait que l'empire capitaliste mondial ne s'appelle pas lui-même un empire, mais plutôt « démocratie », n'en fait pas moins un empire. Le fait qu'il utilise des termes comme « changement de régime » au lieu d'« invasion » ou d'« annexion » fait très peu de différence pour ses victimes. Des termes tels que « sécurité », « stabilité », « intervention », « changement de régime », etc. ne sont pas destinés à ses victimes. C'est à nous qu'ils sont destinés... pour nous anesthésier.

L'empire est en train de « changer-de-régime » en Bolivie. Il a « changé-de-régime » la plupart des pays d'Amérique latine à un moment ou à un autre depuis la Seconde Guerre mondiale. Il a « changé-de-régime » l'Irak, la Libye, la Yougoslavie, l'Indonésie... la liste est longue. L'empire souhaite vivement « changer-de-régime » l'Iran, qu'il a « changé-de-régime » dans les années 1950, avant que les Iraniens ne le « changent-de-régime » à leur tour. L'empire aimerait beaucoup « changer-de-régime » la Russie et la Chine, mais leurs ICBMs [missiles balistiques inter-continentaux - NdT] rendent cela quelque peu illusoire. En fait, l'empire a depuis la fin de la Guerre froide « changé-de-régime » tous ceux qu'il a pu. Il a rencontré un petit accroc en Syrie et au Venezuela, mais ne vous inquiétez pas, il y retournera et finira par y parvenir.

Maintenant, soyons clairs sur cette affaire de « changement-de-régime ». Il s'agit d'envahir les pays des autres, d'orchestrer et de parrainer des coups d'État, ou de renverser leurs gouvernements, et de tuer, torturer et opprimer les populations, en y envoyant des terroristes, des escadrons de la mort, etc. Nous disposons de structures qui forment des individus dans ce but, c'est-à-dire rassembler les gens, les emmener dans la jungle, dans les bois ou ailleurs, violer les femmes et tirer sommairement une balle dans la tête de tout le monde. Nous finançons ce type d'opérations avec nos impôts et en investissant dans les multinationales [ou en achetant leurs produits - NdT] qui sont au service de nos armées et de nos services de renseignement. Nous savons que c'est le cas. Ce sont des informations que nous pouvons chercher sur Google. Nous savons « où vont les trains », pour ainsi dire.

Et pourtant, nous ne nous considérons pas comme des monstres.

NSDAP Nazi propagande
© Wiener Holocaust Library
« Le NSDAP sécurise la communauté nationale »
Les nazis ne se considéraient pas comme des monstres. Ils se voyaient comme des héros, des sauveurs, ou simplement comme des Allemands ordinaires menant une vie normale. Lorsqu'ils regardaient les affiches de propagande affichées partout autour d'eux — comme on regarde aujourd'hui la propagande qui s'affiche sur Internet — ils n'y voyaient ni les auteurs sadiques de tueries de masse ni les psychopathes totalitaires et leurs musées des horreurs. Ils y voyaient des gens normaux, des gens admirables, qui faisaient du monde un endroit meilleur.

Ils se voyaient eux-mêmes. Ils voyaient « les gentils ».

C'est ainsi que fonctionne principalement la propagande. Elle n'est pas destinée à tromper qui que ce soit. Elle est là pour représenter la « normalité » — quelle que soit la « normalité » dans quelque empire où l'on se trouve. C'est le mode de communication utilisé par le Pouvoir pour nous inculquer ce en quoi nous devons croire, comment se comporter, ou encore qui sont nos ennemis officiels. Son but n'est pas de nous induire en erreur ou de nous tromper. Ce mode de communication propagandiste peut passer par un décret, un commandement, un modèle idéologique... auxquels nous sommes tous censés nous conformer. Conformez-vous à ce modèle idéologique, et vous serez récompensé, ou du moins pas puni. Écartez-vous en, et vous en subirez les conséquences.

C'est une question d'obéissance, la vérité on s'en fout

C'est pourquoi peu importe que « l'Amérique n'ait pas été attaquée » et que les Russes n'aient pas « piraté », « subverti », « interféré » ou « influencé » de manière significative l'élection présidentielle de 2016 ou n'aient pas placé Donald Trump au pouvoir. John Brennan et la CIA affirment que c'est la cas, tout comme le font les sociétés médiatiques, donc tous les Bons Américains doivent prétendre le croire aussi. De même, peu importe qu'une organisation comme l'OIAC ait collaboré avec les spécialistes du changement-de-régime de l'empire qui ont organisé une « attaque chimique » contre des femmes et des enfants sans défense à Douma — parce que, quoi que l'empire ait fait ou pas, Assad est un diable-qui-gaze-les-bébés soutenu par les Russes ! — ou peu importe que The Guardian se contente d'inventer de toutes pièces des infos sur Julian Assange et de les publier comme des faits avérés.

Propagande The Guardian Hillary Clinton Couverture magazine
C'est également la raison pour laquelle, lorsque The Guardian publie en couverture de sa revue culturelle une photo de propagande pleine page d'Hillary Clinton à l'allure-bienfaisante et de sa fille-bientôt-sénatrice démocrate qui se font passer pour la dernière ligne de défense contre l'invasion des Poutine-Nazis et qui représentent l'avenir de la démocratie occidentale et tout le toutim, cette Une n'est pas perçue comme de la propagande. Peu importe que cette femme — c'est-à-dire Hillary — soit directement responsable de la mort et de la misère de Dieu sait combien de personnes innocentes dans le cadre de son service lucratif à l'empire. Peu importe que ce soit exactement la même personne qui — lorsque les acolytes de l'empire ont violé au couteau et assassiné Mouammar Kadhafi en Libye, puis ont transformé un pays africain développé en un marché infernal d'esclavage humaina sadiquement gloussé à la télévision nationale.

Pour les fascistes — et les personnalités autoritaristes en général —, les faits n'ont aucune espèce d'importance. Il s'agit de se conformer de manière mécanique à l'idéologie — ou aux divagations hystériques — de tout dirigeant ou système de pouvoir quels qu'ils soient du moment qu'ils sont aux manettes.

Les types de personnalités autoritaristes sont capables de déterminer avec exactitude les personnes réellement en position de pouvoir et de s'attirer leurs faveurs. Pour certains, il s'agit d'un talent inné ; pour d'autres, ce talent est au cours des années mentalement conditionné — ou assimilé à force de tabassages. Dans les deux cas, le résultat est le même.

Rassemblez un groupe de personnes choisies au hasard et donnez-leur un problème à résoudre, ou un projet ou un objectif complexe à accomplir. Ne leur donnez pas de conseils d'organisation, mais placez-les dans une pièce et observez ce qui se passe.

Le premier des effets est constitué par... l'émergence d'un « leader ». Quelqu'un — ou quelques uns — décide qu'une personne en particulier doit être responsable de ce projet, et ce quelqu'un est convaincu que ce doit être lui. Si plusieurs « leaders » de ce type apparaissent, ou si le désir d'un individu d'être leader est remis en question, il s'ensuivra immédiatement une lutte pour la conquête du pouvoir. Les aspirants « leaders » se disputeront le soutien des « suiveurs » du groupe. Ces derniers choisiront leur camp et un « leader » sera finalement choisi. Ce choix sera parfois délibéré, mais le plus souvent, il sera inconscient. Un membre du groupe voudra dominer... et le reste du groupe voudra qu'il le domine. Les membres du groupe éprouveront un certain malaise jusqu'à la désignation d'un « leader », mais ressentiront un énorme soulagement une fois ce dernier nommé et seront alors prêts à renoncer à leur autonomie.

Je suppose que vous connaissez l'expérience de Milgram, mais, si ce n'est pas le cas, vous devriez probablement vous informer à ce sujet, et peut-être lire Études sur la personnalité autoritaire d'Adorno. Il est un peu dépassé et trop axé sur les Nazis — il a été publié pour la première fois en 1950 — mais je pense que vous en aurez une idée générale. Une fois que vous aurez fait cela, allumez votre télévision, ou votre radio, ou consultez les informations sur Internet, ou marchez dans n'importe quelle rue d'une grande ville et comparez à la propagande fasciste historique le contenu des affichages numériques, des affiches de films et des publicités... si votre patron vous laisse bien sûr vous absenter de votre lieu de travail assez longtemps pour le faire, ce à quoi il consentira probablement si vous lui demandez de cette manière si spéciale [en le caressant dans le sens du poil - NdT] que vous avez apprise au fil du temps et à laquelle il aime — et a généralement tendance à — répondre.

Désolé, je ne voulais pas entrer dans votre esprit. C'est quelque peu fasciste.


Note du traducteur : Il y a sans doute une prédisposition naturelle, ou apparaissant comme telle chez l'être humain, à la soumission aux figures de l'autorité : de façon générale, un enfant obéit instinctivement à ses parents. Une tendance à l'obéissance mise à profit, depuis des siècles, par ceux que le pouvoir attire, ceux qui ont donc construit le système que nous connaissons actuellement et qui voit chaque être humain de la planète assujetti aux conventions morales, sociales et politiques de son pays, où l'autorité de l'État se substitue finalement à l'autorité parentale.
« L'auteur de l'expérience de la prison de Stanford, Zimbardo, est devenu un témoin expert de la défense pendant la Cour Martiale de l'un des gardiens de nuit de l'infâme groupe des « Sept d'Abu Ghraib », Ivan « Chip » Frederick. En raison de son expérience avec l'histoire de la Prison de Stanford, Zimbardo a fait valoir que c'était la situation qui avait généré ces comportements aberrants chez des gens d'ordinaire bons. Alors que l'armée décrivait ces gardes comme quelques « pommes pourries » dans un pourtant bon cageot de l'armée américaine, Zimbardo a fait valoir que ces gardiens étaient tout à fait normaux, de bonnes pommes dans un cageot pourri. [...] Pour appuyer son accusation selon laquelle le cageot, plutôt que les pommes, était pourri, Zimbardo a mis le système lui-même à l'essai dans « l'Effet Lucifer » (7). Il a constaté que les ordres, les attentes, et la pression de la torture venaient du sommet de la chaîne de commandement, et ses analyses mettaient en évidence la culpabilité du Secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, du directeur de la CIA George Tenet, du lieutenant général Ricardo Sanchez, du général Geoffrey Miller, du vice-président Dick Cheney, et du président George W. Bush. »
Les analyses détaillées de Zimbardo concluent que « ce cageot de pommes a commencé à pourrir de haut en bas. » Pourtant, il fait aussi l'éloge de nombreux héros, ces dénonciateurs du bas vers le haut de la hiérarchie militaire, ces êtres humains qui ont risqué leur vie et leur carrière en se levant et se montrant déterminé face à ce système toxique.A la lecture de ce qui précède, on réalise qu'une structure sociale de type pyramidale est une configuration idéale. Elle favorise la dissémination des comportements pathologiques : les personnes qui se situent au sommet de l'édifice ont tout loisir d'infecter les personnes sous leur autorité. Ainsi une personne ordinaire peut voir son « capital bonté » corrompu, diminué, disparu, sous l'effet d'une pression quelconque venant d'un individu qu'elle aura considéré comme « hiérarchiquement supérieure », d'une quelconque manière. Dans le cadre de l'expérience de Milgram, le conflit intérieur que ce genre de situation peut engendrer chez un individu normalement constitué voit apparaître un phénomène de désengagement moral qui transforme le comportement des personnes ordinaires, bonnes a priori, en court-circuitant toute éventuelle culpabilité. Parachevant ainsi la corruption d'un esprit qui n'était pas foncièrement mauvais, à la base. Que les résultats des tests restent les mêmes 50 ans après, cela ne nous montre t-il pas que les soi-disant progrès moraux dont se gargarisent nos sociétés modernes ne sont qu'une illusion ?


Écoutez, le fait est que nous possédons tous un « fasciste intérieur », qu'il nous soit familier ou pas. Je suis dramaturge et romancier, ce qui veut dire que je porte en moi un gros et gras fasciste intérieur qui se balade au pas de l'oie dans ma tête en scandant Sieg Heil. J'invente des mondes entiers, que je contrôle de manière dictatoriale. J'y mets des gens et je leur fais dire des choses. Rien n'est plus fascinant que ça. Pour moi, mon art consiste à sublimer mon fasciste intérieur, pour qu'il n'envahisse pas la Pologne, n'extermine pas les Juifs ou ne « change-pas-de-régime » en Bolivie [ou n'envoie à une mort presque certaine des centaines de milliers de citoyens soviétiques dans l'Archipel du Goulag - NdT].

Je ne suis ni psychiatre, ni expert en fascisme, mais je pense que le mieux que nous puissions probablement faire... est de reconnaître, admettre et trouver un moyen de sublimer nos fascistes intérieurs, parce que, je vous le garantis, ils ne vont pas disparaître. (Si vous ne me croyez pas, allez voir cet épisode de Planet Earth qui met en scène les chimpanzés fascistes). Sérieusement, je vous recommande de le faire. Faites connaissance avec votre fasciste intérieur, dans un décor et un cadre appropriés, bien sûr. Donnez-lui quelque chose qu'il pourra dominer en toute sécurité, puis laissez-le s'abandonner totalement à son totalitarisme. Vous vous rendrez service, ainsi qu'à nous tous.

Ironiquement, ce sont ceux qui ne connaissent pas leurs fascistes intérieurs — ou qui nient en avoir un — qui sont généralement les premiers à dénoncer bruyamment le « fascisme » et à déclamer sur la place publique leur loyauté à l'« antifascisme » — tout en accusant d'autres personnes d'être eux-mêmes « fascistes » et qui — quoi qu'il en soit — projetteront de façon désespérée leurs fascistes intérieurs sur tous ceux qu'ils haïssent et veulent réduire au silence, voire exterminer. C'est l'une des caractéristiques du fascisme intérieur réprimé... cette compulsion à contrôler ce que les autres pensent, ce désir de conformité idéologique totale, cette tendance, non pas à discuter avec, mais plutôt à tenter de détruire, toute personne qui n'est pas d'accord avec ses convictions ou qui les remet en question.

Nous connaissons tous des gens qui se comportent de cette façon. Si ce n'est pas le cas, il y a de fortes chances que vous soyez l'un d'entre eux.

Alors, s'il vous plaît, si vous ne l'avez pas déjà fait, faites connaissance avec votre « fasciste intérieur » et trouvez-lui quelque chose d'inoffensif à faire, avant qu'il... eh bien, vous savez, ne commence à chanter des hymnes à la gloire des anciens directeurs du FBI, ou à vénérer la CIA, ou Obama, ou Trump, ou Hillary Clinton, ou ne soutienne la prochaine invasion de l'empire ou son prochain coup d'État, ou ne vous transforme tout simplement, vous et « lui », en un salaud désespéré et moralisateur sur Internet.

Je ne plaisante pas. Sublimez votre « fasciste intérieur ». Ça peut paraître insensé, mais vous me remercierez un jour.

Source de l'article initialement publié en anglais le 19 novembre 2019 : Consent Factory
Traduction
: Sott.net


Note du traducteur : Si vous ne l'avez pas encore lu, L'Archipel du Goulag est une lecture pleine d'enseignements dont les parallèles avec les Temps du Corona que nous vivons sont stupéfiants :
« Qu'il referme tout de suite le livre, celui qui s'attend à y trouver un réquisitoire politique. Si c'était aussi simple ! — qu'il y ait quelque part des âmes noires que leur perversité pousse à de noires actions, et qu'il suffise de les distinguer des autres et de les anéantir. Mais la ligne de partage entre le bien et le mal passe par le cœur de chacun... Cette ligne est mouvante, au fil des années elle change de place en nous-même. Même dans un cœur entièrement sous l'emprise du mal, elle laisse toujours au bien un infime terrain d'opérations. Et même la plus grande bonté ne va pas sans une parcelle inextirpable de mal. »